Beauvoir, Simone de. [1949] 2012.
Le deuxième sexe, tome 2. Paris: FOLIO ESSAIS. 663 p.
« Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé, s’efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j’emploie les mots “femme” ou “féminin” je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre “dans l’état actuel de l’éducation et des moeurs”. Il ne s’agit pas ici d’énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s’élève toute existence féminine singulière. » Simone de Beauvoir (#).
Benquet, Marlène. 2026.
La finance aux extrêmes: Enquête sur le capitalisme autoritaire en France. Paris: La Découverte. 256 p.
Depuis le tournant des années 2000, un nouveau type d’acteurs domine les circuits financiers : les gestionnaires d’actifs. Ces investisseurs " pour autrui " ne collectent pas l’épargne mais gèrent des capitaux qu’ils ne possèdent pas. En France comme ailleurs, ils sont devenus un rouage central de l’enrichissement des grandes fortunes, mais aussi un levier de transformation profonde du capitalisme. En 2020, les investissements gérés par les gestionnaires d’actifs ont dépassé 100 000 milliards de dollars... En s’appuyant sur une enquête de terrain menée pendant près de dix ans, Marlène Benquet analyse leurs manières de voir le monde, de peser sur la production des lois et de promouvoir de nouvelles formes de gouvernement de nos sociétés. Elle montre pourquoi et comment des gestionnaires d’actifs influents soutiennent aujourd’hui un capitalisme autoritaire, participent à la recomposition des extrêmes droites et contribuent à fragiliser le compromis néolibéral. À l’aide des outils de la sociologie économique et politique, l’autrice propose une lecture fine, documentée et accessible d’un monde opaque, rarement étudié, mais dont l’influence sur nos vies augmente chaque jour. Ce livre est essentiel pour comprendre, depuis le cas français, les recompositions idéologiques et économiques à l’œuvre à l’échelle mondiale, en montrant que nous sommes à un moment de bascule, où le néolibéralisme cède la place à un nouvel horizon politique : l’ordre libertarien.
Bereni, Laure. 2022.
Le management de la vertu: La diversité en entreprise à New York et à Paris. Paris: Les Presses de Sciences Po. 288 p.
Pressées par le droit et la morale de lutter contre les discriminations, les entreprises ont élaboré leur propre stratégie de la diversité : la valorisation des différences (de genre, d’origine, d’âge, de diplôme, etc.) et le traitement équitable des salariés permettraient d’attirer les talents, de conquérir de nouveaux marchés et de stimuler la créativité. En bref, diversity means business. Au-delà de ce mantra désormais globalisé, ce livre fondé sur une enquête de long cours à New York et à Paris cherche à évaluer la véritable portée de ces conduites gestionnaires marquées du sceau de la vertu. Dévoilant leurs fragilités et leurs ambivalences ainsi que tout ce qu’elles doivent aux régulations et aux contextes politiques, il pose un regard critique sur la prétention du capitalisme contemporain à opérer une fusion entre profit et bien commun.
Berger, Peter, et Thomas Luckmann. [1966] 2018.
La Construction sociale de la réalité. Paris: Armand Colin. 342 p.
Qu’est-ce que le réel ? Comment le connaître ? Comment se produit, sans cesse, l’articulation entre les faits objectifs et les significations subjectives ? Par quels processus un ensemble de typifications devient-il une réalité socialement établie ? Comment finissons-nous par vivre, au milieu de sociétés plurielles, dans un monde commun ? Par quelles socialisations ?
Livre majeur du constructivisme, La Construction sociale de la réalité est devenu au fil des ans une source de compréhension des modalités de (re)construction de la réalité, spécifique aux sociologues. Son importance et son succès durable tiennent à la place unique qu’il occupe dans l’histoire de la théorie sociale. Un grand nombre de traditions intellectuelles y font confluence, sans que violence soit faite à aucune d’entre elles. C’est ce tour de force qui rend cet ouvrage toujours aussi novateur.
Bergström, Marie. [2019] 2025.
Les nouvelles lois de l’amour: Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. Paris: La Découverte. 300 p.
En matière de rencontres, les applications occupent désormais une place importante, en France comme dans d’autres pays. En quoi changent-elles nos manières de nouer des relations intimes, les normes sexuelles ou encore les expériences du célibat ? Si les caractéristiques les plus spectaculaires de ces plateformes numériques – en particulier la masse des profils, la mise en scène de soi et les modalités de choix – modifient la conception que l’on se fait de l’amour au XXIe siècle, le vrai bouleversement ne se trouve pas dans l’émergence d’attitudes radicalement nouvelles, dans une désinhibition numérique ou un capitalisme émotionnel. Il réside davantage dans le cadre des rencontres : celles-ci se déroulent désormais en dehors, et souvent à l’insu, des cercles de sociabilité habituels. En ligne, la rencontre devient une affaire privée. À partir de données inédites et d’une vaste enquête, auprès des usagers mais aussi du côté des plateformes et des entrepreneurs qui les développent, Marie Bergström bouscule la vision qu’on se fait du sexe, du célibat, du couple, de l’homogamie sociale, de la séparation et du coup d’un soir, et éclaire ainsi d’un jour nouveau les transformations récentes de la vie intime.
Boullier, Dominique. 2025.
Déshumanités numériques. Malakoff: Armand Colin. 224 p.
Que faire ? Qui croire ? Se déconnecter ? Changer de réseau social ? Interdire TikTok ? Laisser nos enfants devant les écrans ou les protéger ? Apprendre à utiliser l’IA, et laquelle ? Écouter les prophètes de malheur ou les vendeurs de miracles ? Choisir les standards des plateformes ou les solutions indépendantes et libres ? Se méfier de la Russie, de la Chine, des États-Unis ? Ou croire en l’Europe ? Suivre les aventures des héros de la Tech ? La désorientation est générale pour le public, pour les décideurs comme pour les chercheurs tant la rapidité des changements techniques, économiques et politiques est fulgurante et surtout incertaine. L’irruption de l’IA générative en 2022 en fut la marque la plus brutale, mais les dérives des réseaux sociaux comme l’ingérence de ces plateformes dans les élections et les attaques informatiques font partie de ce chaos généralisé dans le numérique. Des réseaux et des technologies qui n’ont jamais vraiment été gouvernés amplifient les clivages et les risques sociaux. Le pari des sciences sociales de donner des grilles de compréhension dans la longue durée se trouve débordé par l’actualité. Elles doivent pourtant alerter sur des risques majeurs de déshumanisation, c’est-à-dire de perte de compétences humaines, en matière de souveraineté, de connaissance et de vie sociale, politique et morale. Ce livre propose un cadre d’analyse pour retrouver un cap sans se laisser déshumaniser par l’agitation numérique. Ouvrage garanti sans IA !
Bourdieu, Pierre. 2001.
Science de la science et réflexivité: cours du Collège de France, 2000-2001. Paris: Raisons d’agir. 237 p.
Il m’a paru particulièrement nécessaire de soumettre la science à une analyse historique et sociologique qui ne vise nullement à relativiser la connaissance scientifique en la rapportant et en la réduisant à ses conditions historiques, donc à des circonstances situées et datées, mais qui entend, tout au contraire, permettre à ceux qui font la science de mieux comprendre les mécanismes sociaux qui orientent la pratique scientifique et de se rendre ainsi « maîtres et possesseurs » non seulement de la « nature », selon la vieille ambition cartésienne, mais aussi, et ce n’est sans doute pas moins difficile, du monde social dans lequel se produit la connaissance de la nature.
boyd, danah. [2014] 2016.
C’est compliqué: les vies numériques des adolescents. Caen: C&F éditions. 432 p.
Pour répondre aux angoisses des adultes devant les médias sociaux, danah boyd est partie à la rencontre des adolescents. Loin du sensationnel médiatique, les paroles recueillies expriment le désir farouche des jeunes d’accéder à une vie sociale dans des espaces publics. En confrontant les théories sociologiques et les pratiques des adolescents, danah boyd nous offre une contribution majeure autant qu’un véritable message d’espoir et de confiance dans la jeunesse.
Brives, Charlotte. 2022.
Face à l’antibiorésistance: Une écologie politique des microbes. Paris: Editions Amsterdam. 288 p.
La résistance bactérienne aux antibiotiques est un des défis majeurs de la santé publique au xxie siècle. La thérapie phagique apparaît comme une réponse possible : cette pratique méconnue, pourtant centenaire, consiste à utiliser certaines propriétés des virus bactériophages, littéralement « mangeurs de bactéries », pour traiter les infections bactériennes.Charlotte Brives explore les relations complexes et variées, pluribiotiques, qu’entretiennent humains, phages et bactéries, de façon à comprendre comment ces virus peuvent répondre au problème de l’antibiorésistance. Elle montre que, des malades cherchant à soigner des infections chroniques aux collectifs tentant d’établir de nouveaux cadres réglementaires, des recherches sur les interactions entre phages et bactéries en laboratoire à la constitution d’essais cliniques, toute une production de savoirs fait exister une multiplicité de relations entre humains et microbes. Les potentialités évolutives des microbes viennent brouiller les lignes de partage et les catégories usuelles avec lesquelles les scientifiques pensent le monde, et font ainsi apparaître des propositions morales et politiques nouvelles sur sa composition.Il ne s’agit plus de contrôler et de maitriser les microbes, mais bien de composer avec eux. La thérapie phagique pourrait être cette pratique de composition, respectueuse d’écosystèmes dévastés par des décennies d’utilisations variées des antibiotiques et par les formes de production et d’exploitation des êtres vivants que ces molécules chimiques ont permises dans le capitalisme d’après- guerre. Elle pourrait préserver les antibiotiques qui sont encore efficaces, tout en étant accessible à chacune et chacun. Des initiatives existent, qui ne demandent qu’à être soutenues et défendues.
Butler, Judith. [2012] 2014.
Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Paris: Payot & Rivages. 111 p.
À l’occasion du prix Adorno 2012, Judith Butler transforme une formule du philosophe allemand en question : «Peut-on mener une vie bonne dans une mauvaise vie ?» Que valent nos aspirations morales quand la vie se fait dure, fragile, précaire et que même l’horizon de la survie semble parfois hors de portée ? On sait comment la philosophe américaine a relancé la problématique féministe en contestant l’hégémonie de la différence des sexes pour l’interpréter en différence des genres. Si sa voix n’est ici ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, sa puissance d’interpellation est intacte. Qu’est-ce qu’une vie bonne quand les formes du pouvoir contemporain organisent les vies, quand elles leur attribuent des valeurs variables, quand elles instituent partout des inégalités ? (#).
Coquard, Benoit. 2022.
Ceux qui restent: Faire sa vie dans les campagnes en déclin. Paris: La Découverte. 224 p.
Objet de fantasme sur le " vrai " peuple de la " France oubliée " ou de dégoût au sujet des prétendus " beaufs " racistes et ignorants, les campagnes en déclin nourrissent bien des clichés. Mais qui sont les jeunes hommes et femmes qui y font leur vie ? Si bon nombre d’entre eux rejoignent les villes pour les études, d’autres restent, souvent faute de ressources. Ceux-là tiennent néanmoins à ce mode de vie rural et populaire dans lequel " tout le monde se connaît " et où ils peuvent être socialement reconnus. Qu’ils soient ouvriers, employés ou chômeurs, ils font la part belle à l’amitié et au travail et se montrent soucieux d’entretenir une " bonne réputation ". Comment perçoivent-ils alors la société qui les entoure ? À qui se sentent-ils opposés ou alliés ? À partir d’une enquête immersive de plusieurs années dans le Grand-Est, Benoît Coquard plonge dans la vie quotidienne de ces jeunes femmes et hommes. À rebours des idées reçues, il montre comment, malgré le chômage, la lente disparition des services publics, des usines, des associations et des cafés, des consciences collectives persistent, sous des formes fragilisées et conflictuelles. Une plongée passionnante dans le monde de celles et ceux que l’on entend peu, ou que l’on écoute mal.
Delpierre, Alizée. 2022.
Servir les riches. Les domestiques chez les grandes fortunes. Paris: La Découverte. 220 p.
Derrière les façades de luxueux immeubles parisiens, les immenses grilles de châteaux, les baies vitrées de vastes villas de la Côte d’Azur, se cache un personnel invisible mais présent quotidiennement au service des grandes fortunes. Gouvernantes, majordomes, femmes de chambre et de ménage, lingères, nannies, cuisiniers ou chauffeurs travaillent du matin au soir, et souvent la nuit, pour satisfaire les besoins et désirs des millionnaires qui les emploient à leur domicile.
En s’appuyant sur une enquête immersive de plusieurs années, ce livre lève le voile sur les relations quotidiennes entre ceux qui servent et ceux qui sont servis. Ce faisant, il éclaire les ressorts d’une cohabitation socialement improbable, faite de domination et de résistances. Elle-même prise dans ces relations, en travaillant un temps comme domestique, Alizée Delpierre montre comment une certaine « exploitation dorée » peut faire rêver des femmes et des hommes qui y voient une réelle opportunité d’ascension sociale. Du côté des grandes fortunes, déléguer toutes les tâches ingrates demeure essentiel pour consolider leur pouvoir et jouir à plein de leur capital. Elles sont prêtes à tout pour fidéliser leurs domestiques et conserver ce privilège de classe, pour le meilleur comme pour le pire.
Dujarier, Marie-Anne. 2017.
Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail. Paris: Éditions La Découverte. 264 p.
Des salariés ont pris une importance inédite dans l’encadrement du travail aujourd’hui. Consultants ou cadres de grandes organisations, Marie-Anne Dujarier les appelle les « planneurs », car ils sont mandatés pour améliorer la performance des entreprises et des services publics au moyen de plans abstraits qui ordonnent aux travailleurs ce qu’ils doivent faire, comment et pourquoi. Management par objectifs, benchmarking, évaluation, lean management, systèmes informatiques, etc. cadrent ainsi l’activité quotidienne des travailleurs. Ces dispositifs instaurent un management désincarné que les salariés opérationnels jugent maladroit, voire « inhumain ».
D’après leur expérience, il nuit autant à leur santé qu’à la qualité des produits et à la performance économique.
Étonnamment, les planneurs et les dirigeants constatent eux aussi que cet encadrement joint trop souvent l’inutile au désagréable. Comment comprendre alors son succès ? Dans ce livre issu d’une longue recherche empirique, la sociologue Marie-Anne Dujarier analyse en détail le travail des faiseurs et diffuseurs de ces dispositifs, régulièrement accusés par les autres salariés de « planer » loin du travail réel. Elle montre qu’ils doivent accomplir une mission qui peut sembler impossible et dépourvue de sens, et explique comment ils y parviennent malgré tout, et avec zèle.
Durkheim, Emile. [1894] 2013.
Les Règles de la méthode sociologique. Presses Universiraires de France. 154 p.
« En résumé, les caractères de cette méthode sont les suivants. D’abord, elle est indépendante de toute philosophie […]. En second lieu, notre méthode est objective. Elle est dominée tout entière par cette idée que les faits sociaux sont des choses et doivent être traités comme telles […]. Mais si nous considérons les faits sociaux comme des choses, c’est comme des choses sociales. C’est le troisième trait caractéristique de notre méthode d’être exclusivement sociologique. » Faire de la sociologie une science, tel était le souhait de Durkheim lorsqu’il publie en 1894 cet ouvrage dans la Revue philosophique. Appliquant le rationalisme scientifique aux phénomènes sociaux, la sociologie a pour vocation d’établir des lois de la vie sociale comme il existe des lois de la nature. Dans une introduction, François Dubet explique l’argument de Durkheim, ses lignes de force mais aussi les quelques aspects plus critiquables, plus d’un siècle après la publication du livre.
Favret-Saada, Jeanne. [1977] 1994.
Les mots, la mort, les sorts. Paris: Gallimard. 427 p.
Dans le Bocage, être ensorcelé c’est être pris dans la répétition de malheurs qui atteignent gravement les personnes et les biens d’un ménage. N’importe quoi peut se produire dans cette escalade mortelle dont les victimes attribuent l’initiative à un sorcier. Seul un désorceleur a le pouvoir de vaincre l’agresseur, en lui livrant un combat magique. Etre pris dans les sorts, dans la mort, dans les mots qui nouent le sort ou qui le détournent, c’est tout un (#).
Goody, Jack. [1977] 1986.
La Raison graphique: la domestication de la pensée sauvage. Paris: Les Editions de Minuit. 272 p.
Écrire ce n’est pas seulement enregistrer la parole, c’est aussi se donner le moyen d’en découper et d’en abstraire les éléments, de classer les mots en listes et combiner les listes en tableaux. N’y aurait-il pas une manière proprement graphique de raisonner, de connaître?Les modes de pensée ne sauraient être indépendants des moyens de pensée. Sans tomber dans un déterminisme étroit, il vaut la peine de reprendre l’analyse des différences entre cultures sous l’angle nouveau d’une technologie comparée de l’intellect.On a chance d’échapper ainsi aux oppositions simplistes et ethnocentristes entre la rationalité et l’âme primitive... De prendre aussi plus clairement conscience qu’un savoir écrit des sociétés sans écriture, cela ne va pas de soi : parce qu’ils se posent peu la question, les ethnologues, pour connaître la pensée « sauvage », commencent souvent par la domestiquer.
Graeber, David, et David Wengrow. [2011] 2023.
Au commencement était...: Une nouvelle histoire de l’humanité. Paris, France: Les Liens qui Libèrent. 752 p.
Voici l’édition Poche collector du grand livre de davdi Graeber et David Wengrow. Depuis des siècles, nous nous racontons sur les origines des sociétés humaines et des inégalités sociales une histoire très simple. Pendant l’essentiel de leur existence sur terre, les êtres humains auraient vécu au sein de petits clans de chasseurs-cueilleurs. Puis l’agriculture aurait fait son entrée, et avec elle la propriété privée. Enfin seraient nées les villes, marquant l’apparition non seulement de la civilisation, mais aussi des guerres, de la bureaucratie, du patriarcat et de l’esclavage. Ce récit pose un gros problème : il est faux (#).
Hacking, Ian. [1999] 2008.
Entre science et réalité: la construction sociale de quoi ? Paris: Éditions La Découverte. 308 p.
« Je ne veux pas la paix entre le scientifique et le constructionniste. Je voudrais que l’on comprenne mieux comment ils sont en désaccord, et pourquoi ils sont inconciliables. » Tel est l’objectif poursuivi par Ian Hacking dans ce livre, désormais classique, où il procède à un examen minutieux des us et abus de ce maître mot du discours des sciences sociales contemporaines, la « construction sociale ». Construction sociale de quoi ?, demande Hacking : les faits, les catégories de genre, les objets, les quarks, la réalité, les maladies, les diagnostics, la pédophilie ? En dehors d’un usage inspiré par la mode du discours postmoderne, l’expression se trouve au cœur d’un ensemble impressionnant de recherches nouvelles et de travaux originaux sur les cultures, les sciences, les femmes, l’histoire, la nature ou la littérature. Mais si ce concept est incontestablement utile, il a parfois pris l’allure d’un slogan propre à déclencher l’ire agressive de certains scientifiques et philosophes dits « réalistes », qui voient dans l’idée même que la réalité soit le produit d’une construction sociale une négation relativiste de celle-ci. Écrit avec générosité et humour par l’un des plus éminents philosophes contemporains de la science, ce livre apporte des éclaircissements originaux sur les plus vieilles querelles de la philosophie, sur la nature de la connaissance scientifique et ses rapports au monde dans lequel nous vivons.
Haraway, Donna. 1988.
Savoirs situés: La question de la science dans le féminisme et le privilège d’une perspective partielle. Suivi d’un entretien avec Jeanne Burgart Goutal. Wildproject Editions. 128 p.
« Comment voir ? Depuis où ? Qui peut avoir plus d’un seul point de vue ? Qui se retrouve aveuglé·e ? Qui porte des œillères ? » D. H.En 1988, Donna Haraway donnait naissance à une notion devenue virale dans les mondes universitaires, artistiques et militants.Quarante ans plus tard, à la croisée de l’écologie, des pensées décoloniales et du féminisme, cette idée de « savoirs situés » est désormais incontournable.Un outil majeur pour construire les savoirs terrestres du 21e siècle.
Hochschild, Arlie Russell. [1983] 2017.
Le prix des sentiments: Au coeur du travail émotionnel. Paris: La Découverte. 312 p.
Célèbre pour avoir ouvert la voie à la sociologie des émotions, Arlie R. Hochschild développe dans ce livre la notion de " travail émotionnel ". Selon l’auteure, en effet, les émotions ne surgissent pas en nous en s’emparant de notre " moi ", mais sont le fruit d’un travail que nous effectuons, la plupart du temps sans en avoir conscience, dans le but d’accorder ce que nous ressentons avec les " règles de sentiments " en vigueur dans notre environnement social. Ce que montre par ailleurs l’auteure, c’est comment, au cours des dernières décennies, dans le cadre d’une économie postfordiste où prédominent les emplois de service, et donc les relations avec un " public ", ce travail émotionnel a été " capturé " par les entreprises et orienté vers des fi ns marchandes. Dans ce processus, ce sont en particulier les femmes, éduquées pour devenir des êtres sociaux émotionnels, qui sont en première ligne et en subissent de plein fouet les implications : lorsque les émotions sont dictées par l’entreprise, elles deviennent progressivement étrangères à l’individu et perturbent sa capacité à vivre en société. Plus que jamais d’actualité, cet ouvrage exceptionnel s’inscrit ainsi dans une double perspective critique : critique féministe du rôle émotionnel imposé aux femmes, aussi bien dans le cadre privé qu’au travail, d’une part, et critique des structures du capitalisme contemporain et de leurs effets délétères sur les individus, d’autre part.
Lagrave, Rose-Marie. 2023.
Se ressaisir: Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe. Québec: La Découverte. 519 p.
Dans cet ouvrage, Rose-Marie Lagrave retrace en sociologue et féministe son parcours de fille de famille nombreuse, enracinée en milieu rural, que rien ne prédestinait à s’asseoir sur les bancs de la Sorbonne puis à devenir directrice d’études à l’EHESS : une migration sociale faite de multiples aléas et bifurcations, où dominations de classe et de genre s’entremêlent.Mobilisant un vaste corpus théorique et littéraire, l’autrice ouvre sa malle à archives et la boîte à souvenirs. De ses expériences de boursière à ses engagements au MLF et sa pratique du métier de sociologue, sans oublier les membres de sa famille, elle exhume et interroge les traces des événements et rencontres qui l’ont construite, remettant en cause les récits dominants sur la méritocratie, le mythe d’un « ascenseur social » décollant par la grâce de talents exceptionnels et les stéréotypes sur les transfuges de classe. Parvenue à l’heure des bilans, elle questionne avec la même ténacité la vieillesse et la mort. Contre les injonctions à « réussir » et à « rester soi », cette enquête autobiographique invite à imaginer de nouvelles formes d’émancipation par la socioanalyse : se ressaisir, c’est acquérir un pouvoir d’agir permettant de critiquer les hiérarchies sociales et de les transgresser. Prix de l’Écrit social 2021.
Latour, Bruno. 2017.
Où atterrir ?: Comment s’orienter en politique. Paris: La Découverte. 160 p.
Peut-on continuer à faire de la politique comme si de rien n’était, comme si tout n’était pas en train de s’effondrer autour de nous ? Dans ce court texte politique, Bruno Latour propose de nouveaux repères, matérialistes, enfin vraiment matérialistes, à tous ceux qui veulent échapper aux ruines de nos anciens modes de pensée. Cet essai voudrait relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien –; et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement. D’abord la " dérégulation " qui va donner au mot de " globalisation " un sens de plus en plus péjoratif ; ensuite, l’explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. L’hypothèse est qu’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. Tout se passe en effet comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. C’est ce qui expliquerait l’explosion des inégalités, l’étendue des dérégulations, la critique de la mondialisation, et, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national. Pour contrer une telle politique, il va falloir atterrir quelque part. D’où l’importance de savoir comment s’orienter. Et donc dessiner quelque chose comme une carte des positions imposées par ce nouveau paysage au sein duquel se redéfinissent non seulement les affects de la vie publique mais aussi ses enjeux.
Lévi-Strauss, Claude. [1962] 2010.
La pensée sauvage. Paris: Pocket. 347 p.
« La pensée sauvage » et non « la pensée des sauvages ».
Car ce livre s’écarte de l’ethnologie traditionnelle en prenant pour thème un attribut universel de l’esprit humain : la pensée à l’état sauvage qui est présente dans tout homme - contemporain ou ancien, proche ou lointain - tant qu’elle n’a pas été cultivée et domestiquée à des fins de rendement.
Lévi-strauss aborde donc les mythes, les rites, les croyances et les autres faits de culture comme autant d’êtres « sauvages » comparables à tous ceux que la nature engendre sous d’innombrables formes, animales, végétales et minérales.
Publiée au milieu des années cinquante, « la pensée sauvage » est aujourd’hui considérée comme l’un des classiques de l’ethnologie contemporaine dont l’influence fut décisive sur l’ensemble des disciplines qui forment le domaine des sciences sociales (#).
Lignier, Wilfried. 2023.
La société est en nous: Comment le monde social engendre des individus. Paris: SEUIL. 160 p.
Comment devenons-nous ce que nous sommes ? De quoi héritons-nous exactement ? Choisissons-nous vraiment nos relations, ou est-ce l’inverse ? Autant de questions que la sociologie n’a cessé de se poser, à rebours de la vogue du développement personnel et des manuels qui confondent compréhension de soi et magie de l’auto-persuasion. Dans ce nouvel ouvrage, Wilfried Lignier suit les principales étapes de la genèse sociale d’une personne, c’est-à-dire la manière dont les institutions et les interactions forment progressivement notre intériorité. L’auteur discute et réélabore ainsi les concepts d’« habitus », de « reproduction », de« socialisation », ou d’« incorporation », en les croisant avec les thèmes de l’enfance et de la parenté, du genre et de la racialisation, de la violence, ou encore des relations entre langage et perception. L’identité de chacun et chacune, pour être unique, n’en apparaît pas moins comme profondément sociale. Par la révélation de notre condition relationnelle, se dessinent des possibilités réelles, parce que réalistes, de gagner en liberté individuelle et collective.Wilfried Lignier est chargé de recherche au CNRS (CESSP, Paris). Il a notamment publié La Petite Noblesse de l’intelligence (La Découverte, 2012) . Au Seuil, il a publié L’Enfance de l’ordre (2017, avec Julie Pagis) ainsi que Prendre. Naissance d’une pratique sociale élémentaire (2019).
Mitchell, Timothy. [2011] 2013.
Carbon democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole. Paris: Éditions La Découverte. 280 p.
Ceci est un « livre à thèse », une thèse forte et iconoclaste, qui déplace radicalement notre vision de l’histoire du XXe siècle : les contours et les transformations des régimes politiques dits « démocratiques » ont été largement déterminés par les propriétés géophysiques des principales énergies carbonées, le charbon d’abord, puis le pétrole. Ainsi, la pesanteur du charbon, la nécessité de l’extraire des mines puis de le charger dans des convois, etc., ont donné à ses producteurs un pouvoir considérable sur les flux d’énergie alimentant l’économie ; en utilisant la menace de les interrompre, ils créèrent syndicats et partis de masse, à l’origine des premières démocraties de l’ère moderne. Face à ces forces concurrentes, les classes dominantes occidentales ont cherché à organiser la transition énergétique à l’échelle mondiale. En effet, grâce à sa fluidité, sa légèreté et son exceptionnelle concentration en énergie, le pétrole permettait de contourner les réseaux et pouvoirs anciens. Ainsi fut créé un système d’acheminement beaucoup moins intensif en travail, plus flexible, résolument international… et beaucoup plus facilement contrôlable par les États et les multinationales. Un autre régime s’est progressivement mis en place, dans lequel la vie politique s’est retrouvée anémiée, la paix sociale et la prospérité des « démocraties » occidentales ont reposé sur l’autoritarisme moyen-oriental, et où la croissance illimitée s’est transformée en religion. Aujourd’hui, ce système est au bord de l’effondrement et nous pose une question cruciale : comment les énergies postpétrole pourront-elles donner naissance à des régimes réellement démocratiques ?
Musiani, Francesca. 2015.
Nains sans géants: architecture décentralisée et services internet. Paris: Presses des Mines. 274 p.
La décentralisation est au cœur de la genèse de l’internet, dont l’objectif premier était de faire communiquer des machines hétérogènes et distantes, sans passer par un point unique. Aujourd’hui, la concentration domine, autour de macro-acteurs, ces « géants » dont les immenses fermes de serveurs voient passer l’essentiel du trafic du web. Pourtant, le principe originel n’a pas été entièrement abandonné et, dans tous les domaines d’application, des développeurs explorent des alternatives décentralisées. Ces « nains » proposent des moteurs de recherche, des réseaux sociaux, des espaces de stockage qui répartissent ressources et compétences entre les membres du réseau. Cet ouvrage explore les formes d’organisation décentralisées de l’internet : il montre comment un réseau qui répartit la responsabilité de son fonctionnement à ses marges, en s’organisant selon un modèle non - ou faiblement - hiérarchisé, peut se développer dans l’internet contemporain si fortement structuré. Un tel dispositif pose des questions d’organisation des marchés, d’efficacité des techniques, de durabilité des modèles, ainsi que de protection de la vie privée et de droit des données personnelles. Comme le fait remarquer Geoffrey Bowker dans sa préface, cet ouvrage nous conduit à interroger la gouvernance d’internet, et, pour comprendre cette question sociotechnique clef de notre temps, il nous faut analyser les alternatives au fonctionnement actuel. C’est précisément ce que fait, d’une manière fine et informée, Nains sans géants.
Nova, Nicolas. 2020.
Smartphones: une enquête anthropologique. Genève: MétisPresses. 372 p.
En un peu plus d’une décennie, le smartphone a envahi le quotidien de centaines de millions de personnes à travers le monde, devenant très rapidement l’objet fétiche de nos sociétés globales et numérisées. Mais au-delà des enjeux économiques, éthiques ou écologiques immenses dont il est l’emblème, quelle place occupe-t-il dans la vie de ses propriétaires et quelles significations ces derniers lui accordent-ils? Sur la base d’une enquête de terrain menée à Genève, Los Angeles et Tokyo, cet ouvrage aborde la dimension proprement anthropologique du smartphone. À travers six objets qui symbolisent autant de facettes de son usage -- la laisse, la prothèse, le miroir, la baguette magique, le cocon et la coquille vide --, ce sont toutes les tensions et les ambivalences dont cet appareil est porteur qui, dans ces pages, se font jour. Par cette mise en perspective, Nicolas Nova souligne ainsi le rôle incontournable que le smartphone joue dans la reconfiguration de nos activités ordinaires et dans l’évolution de nos cultures matérielles.
Pruvost, Geneviève. 2024.
La subsistance au quotidien: Conter ce qui compte. Paris: La Découverte. 504 p.
Dans les sociétés de consommation-production où nous vivons, le travail de subsistance est devenu invisible et, avec lui, tous les circuits mondialisés dont nous dépendons. D’autres formes de vie s’épanouissent pourtant, qui mettent au centre les flux de matières, l’entraide, les circuits courts, et construisent pas à pas une autonomie écologique. Rien d’utopique dans ces manières d’exister mais un engagement entier et réfléchi, dont il importe aujourd’hui, face à l’évidente catastrophe environnementale, de cerner au plus près les conditions de possibilité. Il a fallu pour cela inventer une forme inédite d’observation, en devenant graphomane du labeur quotidien. Sur fond de dix ans d’enquête auprès d’alternatives rurales, ce livre propose de zoomer sur une maisonnée, dans un bocage peuplé d’habitats légers : des boulangers-paysans y travaillent pour réenclencher des cycles d’abondance, les mains dans la terre, en synergie avec un biotope et tout un réseau de sédentaires et de nomades. Qui fait quoi, sur combien de mètres carrés, avec quelles techniques, quels moyens financiers, quelle formation, combien de personnes, d’animaux, de plantes, d’outils ? Tous les échanges en argent, en nature, en paroles ont été consignés, stylo et montre en main, pour conter ce qui compte. Voici le récit haletant de cette lutte feutrée qui politise le moindre geste. Car tel est bien l’enjeu : donner chair et réalité à un monde dont la radicalité est méconnue ; montrer que des alternatives à la " modernité capitaliste " résistent et qu’elles peuvent gagner du terrain. Les droits issus de la vente de cet ouvrage seront entièrement reversés à la Via Campesina, un mouvement international qui défend l’agriculture paysanne.
Shapin, Steven, et Simon Schaffer. [1985] 1993.
Leviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique. Paris: Éditions La Découverte. 468 p.
Au XVIIe siècle, on le sait, Thomas Hobbes a fondé la science politique, et Robert Boyle la méthode expérimentale. Mais, on l’avait oublié, l’un comme l’autre ne s’en tenait pas à sa spécialité : ils se disputaient copieusement, créant à travers leurs conflits l’essentiel des ressources que nous utilisons toujours aujourd’hui pour penser les rapports de la politique et de la science.
Dans ce livre aussitôt devenu un classique, Steven Shapin et Simon Schaffer ont étudié en détail aussi bien la science de Hobbes que la politique de Boyle. Ils centrent leur récit sur l’invention du laboratoire, de cet instrument nouveau et coûteux qu’est la pompe à air, et sur la création d’une communauté scientifique, nouveau pouvoir qui peut parler des faits avec autorité. Comment réconcilier l’artifice du laboratoire et l’autorité de ces témoins savants avec cet autre artifice, le Léviathan, construction humaine qui permet à la fois la liberté des citoyens et l’autorité absolue du pouvoir ? C’est tout l’objet de la querelle au cours de laquelle se définit notre modernité, l’invention d’un pouvoir scientifique à la fois proche et séparé du pouvoir politique.
Écrit par les deux meilleurs spécialistes de la nouvelle histoire sociale des sciences, laquelle, dans les pays de langue anglaise, a révolutionné notre conception des sciences, de la société et de l’histoire, ce livre intéressera aussi bien les anthropologues et les philosophes que les politologues. En nous plongeant dans les querelles religieuses, politiques et scientifiques du XVIIe siècle, ce livre capital nous force à redéfinir profondément notre (post)modernité.
Skeggs, Beverley. [1997] 2014.
Des femmes respectables: Classe et genre en milieu populaire. Marseille: Agone. 422 p.
« On est sorties à Manchester l’autre samedi, toutes les trois. C’était bien en fait, on s’est bien marrées. Mais à un moment on est allées dans le quartier bourge, et on se marrait devant les chocolats en se demandant combien on en aurait mangé si on avait pu se les payer, et il y a cette femme qui nous a lancé un regard. Si les regards pouvaient tuer. Genre, on était là, c’est tout, on faisait rien de mal, on n’était pas crades ni rien. Elle nous a juste regardées. On aurait dit que c’était chez elle et qu’on n’avait rien à faire là. Ben tu sais quoi, on est parties, on n’a plus rien dit pendant une demi-heure. T’imagines ? On s’est bien fait remettre à notre place. On aurait dû lui mettre notre poing dans la gueule. C’est des trucs comme ça qui te dégoûtent de sortir. Il vaut mieux rester chez soi. » La matière première de ce livre est une série d’entretiens menés par Beverley Skeggs avec quatre-vingt-trois jeunes femmes issues de la classe ouvrière anglaise, inscrites à une formation d’aide à la personne et travaillées par leur propre respectabilité. Abordant leur rapport à la sexualité, à la classe ou au féminisme, cet ouvrage vient apporter un prolongement essentiel aux travaux de Pierre Bourdieu et de Paul Willis.
Tarde, Gabriel. [1890] 2001.
Les lois de l’imitation. Paris: Les empêcheurs de penser en rond. 448 p.
Mieux que quiconque, Gabriel Tarde nous permet de comprendre la société moderne. Il nous parle du tissu social, de la presse, du public, de l’uniformisation universelle et de la mode. Il propose de suivre, pas à pas, les inventions grandes ou petites ; pourquoi et comment se diffusent-elles et gagnent-elles tout un pays puis le monde entier ? Cela donne une sociologie concrète particulièrement utile à une époque où la société se transforme de plus en plus vite et où l’on s’interroge sur les possibilités d’agir.
Tronto, Joan C. [1993] 2009.
Un monde vulnérable. Pour une politique du care. Paris: Éditions La Découverte. 240 p.
« Que signifierait, dans la société contemporaine, prendre au sérieux, comme faisant partie de notre définition d’une société bonne, les valeurs du care– prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, attention aux besoins des autres – traditionnellement associées aux femmes et traditionnellement exclues de toute considération publique ? » Telle est la question que pose la théoricienne féministe Joan Tronto dans ce livre majeur qui a largement contribué à renouveler le champ de la philosophie politique dans le monde anglo-saxon. Le care a longtemps été compris comme une qualité féminine moralement positive. La « moralité des femmes » est même apparue à certains comme une stratégie convaincante pour provoquer le changement politique. Or les femmes restent encore largement exclues du pouvoir. Pour sortir de cette impasse théorique et politique, affirme Joan Tronto, il faut cesser d’associer le care à la « moralité des femmes », comme le fait encore Carol Gilligan dans Une voix différente. Il s’agit plutôt de présenter une défense politique de l’éthique du care, défini comme « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Tronto considère qu’à condition de déplacer les frontières entre morale et politique, raison et monde des sentiments et entre vie publique et sphère privée, le care peut apparaître comme un concept politique utile, susceptible de nous aider à repenser la coopération démocratique d’êtres qui sont tous fondamentalement vulnérables, comme l’est aussi leur monde commun.
Tsing, Anna. [2005] 2020.
Friction - Délires et faux-semblants de la globalité. Empêcheurs de penser rond. 538 p.
Friction : que se passe-t-il dans les " zones-frontières " où se développe une économie sauvage, ravageant les ressources, les plantes, les animaux, les forêts et les cultures humaines ? Où aucun droit ne limite plus la puissance de bandes armées qui constituent l’avant-garde d’un capitalisme à la fois moderne et archaïque ? Anna Tsing nous emmène à Bornéo chez les Dayaks meratus, mais ce pourrait aussi bien être en Amazonie au Brésil. Friction : comment entendre le cri de tous ceux et celles – humains et non-humains – qui disparaissent dans un maelstrom de destructions où la forêt laisse place à des plantations de palmiers à huile ? Comment apprendre à regarder une forêt que l’on croyait sauvage comme un espace social, habité ? Comment faire l’histoire de la botanique en redonnant aux peuples indigènes le rôle qui a été le leur ? Friction : comment des lycéens et des étudiants indonésiens amoureux de la nature ont-ils appris, pas à pas, à refaire de la politique sous la dictature ? Comment les alliances les plus boiteuses peuvent-elles être fécondes ? Friction : comment faire de l’ethnographie sans se plier aux règles de l’orthodoxie académique, sans théorie à vérifier, mais en fabulant, en rendant perceptibles des aspects de la réalité souvent considérés comme accessoires ? Avec Anna Tsing, il faut apprendre à mettre en suspens nos routines perceptives et nos jugements normatifs, apprendre à sentir et ressentir, à développer une culture de l’attention, apprendre avec ce qui la fait hésiter, avec ce qui l’oblige à multiplier les manières de raconter, les méthodes ethnographiques (#).
Veblen, Thorstein. [1899] 2007.
Théorie de la classe de loisir. Paris: Gallimard. 328 p.
« Source d’inspiration pour les tâcherons du savoir, exemple de sagesse froide - ni la mesure de Tocqueville ni l’indignation tempétueuse de Marx -, l’oeuvre de Thorstein Veblen apprend à discerner, au-delà de l’accoutumance à la vie quotidienne, la comédie humaine, la rivalité puérile des adultes en quête d’argent, de gloire et de prestige, jamais capables d’atteindre un but qui fuit à mesure qu’ils en approchent puisque ce but se définit non pas en soi mais par rapport aux conquêtes des autres. » Raymond Aron.
Zelizer, Viviana. [1994] 2005.
La signification sociale de l’argent. Paris: Éditions du Seuil. 352 p.
La monnaie, un instrument uniforme, doté d’une valeur économique qui s’imposerait aux individus ? L’argent, un intermédiaire impersonnel qui vient standardiser et désincarner les rapports sociaux, voire les corrompre ?
À l’encontre de ces idées communément répandues chez les économistes, Viviana Zelizer montre combien les individus ne cessent d’inventer leurs propres monnaies au gré de leurs besoins, et d’accorder de la valeur à des objets et à des instruments - cadeaux, argent de poche, dons caritatifs, chèques-cadeaux, tickets-repas... - irréductibles à de simples équivalents interchangeables d’une unique monnaie nationale.
Se concentrant sur l’histoire économique et sociale des États-Unis des années 1870 aux années 1930, s’appuyant sur des documents d’archives aussi divers que les magazines féminins, les guides fournis aux nouveaux immigrants ou les manuels et enquêtes portant sur le budget des ménages, l’auteur décrit ainsi un processus de «marquage» en vertu duquel les usages à la fois publics et privés de la monnaie diversifient sa signification et sa valeur sociales et en font un outil multiforme.
Zuboff, Shoshana. [2019] 2020.
L’âge du capitalisme de surveillance. Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir. Paris: Éditions Zulma. 843 p.
Tous tracés, et alors ? Bienvenue dans le capitalisme de surveillance ! Les géants du web, Google, Facebook, Microsoft et consorts, ne cherchent plus seulement à capter toutes nos données, mais à orienter, modifier et conditionner tous nos comportements : notre vie sociale, nos émotions, nos pensées les plus intimes… jusqu’à notre bulletin de vote. En un mot, décider à notre place – à des fins strictement lucratives. Des premiers pas de Google au scandale de Cambridge Analytica, Shoshana Zuboff analyse cette mutation monstrueuse du capitalisme, où la souveraineté du peuple est renversée au profit non pas d’un État autoritaire, comme on pourrait le craindre, mais d’une nouvelle industrie opaque, avide et toute-puissante, menaçant dans une indifférence radicale notre libre arbitre et la démocratie. Remarquable outil pour appréhender cette situation « sans précédent », L’âge du capitalisme de surveillance est aussi un appel à la résistance (#).