Pré-Print de Beaude, Boris. « Internet, en quête de spatialité », dans Clément, Vincent, Volvey, Anne et Mathis Stock (dir.), Mouvements de géographie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2020, p. 179-88.

Internet, en quête de spatialité

Initié dans les années 1970 dans le cadre de la recherche scientifique et militaire, Internet s’est développé bien au-delà de son cadre initial. À présent, quelles qu’en soient leurs acceptions, leurs compréhensions ou leurs contributions, les sociétés contemporaines ne peuvent plus s’y soustraire. Internet étant éminemment spatial, la géographie apparait comme l’une des disciplines privilégiées pour en saisir les fondements et les enjeux, dont l’importance ne cesse de croitre ces dernières années. Pourtant, la géographie éprouve des difficultés à appréhender Internet dans toute son ampleur. En considérant Internet essentiellement comme un dispositif technique de communication, la géographie n’est toujours pas parvenue à l’inscrire dans une conception de l’espace unifiée. Au contraire, Internet fait l’objet d’attentions ciblées et spécialisées, qui ont transposé à Internet des perspectives héritées (inégalités territoriales, systèmes d’information géographique, urbanisme…). Il en résulte un débat relativement riche et particulièrement pertinent d’un point de vue territorial, mais au risque de ne pas en saisir la singularité, comme la portée plus générale.

Dans les années 1990, la géographie d’Internet s’est positionnée contre les provocations de Cairncross, qui annonçaient The Death of Distance, et en réaction à l’enthousiasme de Nicholas Negroponte ou de William J. Mitchell du MIT. En prenant ces provocations au sérieux, la géographie a répondu en insistant sur la fracture numérique qui rendait inopérantes de telles utopies. Elle souligna aussi l’importance des territoires qui accueillent nos corps, préférant questionner la réorganisation des territoires plutôt que la supposée non-pertinence des distances ( Graham S. et Marvin, 1996 ; Dodge et Kitchin, 2001b). Alors que Castells opposait les spaces of flows (connectés et privilégiés) aux spaces of places (peu connectés et marginalisés), la géographie britannique et américaine s’engagea dans une critique d’Internet comme dispositif de production de la ville néolibérale, qui n’a fait que s’accentuer au cours des décennies suivantes (Graham S., Marvin et Marvin, 2002 ; Shelton, Zook et Wiig, 2015).

Contre la résurgence de l’imaginaire du village planétaire de Marshall McLuhan, la géographie a dès lors promu de nombreuses recherches qui soulignèrent à quel point Internet s’articulait étroitement à des contextes territoriaux spécifiques (Gordon et Silva, 2011), reproduisant et amplifiant les inégalités qui lui préexistaient. Cette réaction, qui domina largement la géographie d’Internet jusqu’à aujourd’hui, déclina sous des formes très variées le paradigme territorial qui animait déjà la géographie de ce qu’il était convenu d’appeler les technologies de l’information et de la communication (Éveno, 2004b).

I. La pertinence du paradigme territorial

Dès la fin des années 1990, la géographie déplorait ses difficultés à s’emparer d’un objet supposé a-géographique (Bakis et Éveno, 2000 ; Bakis et Éveno, 2000 ; Éveno, 2004a). La prégnance du paradigme territorial de la géographie d’Internet s’exprima néanmoins selon trois approches : la dénonciation de la fracture numérique (1), le renouvèlement de l’information géographique (2), et la critique des smart cities (3).

1. la dénonciation de la fracture numérique

L’inégale « territorialisation » d’Internet suscita une attention particulièrement importante en géographie. Cette démarche s’inscrivit pleinement dans la tradition disciplinaire et distingua deux formes de différenciation territoriale : les infrastructures et la représentation territoriale.

La première différenciation s’intéressa essentiellement à la matérialité des infrastructures nécessaires au déploiement d’Internet, opposant à la virtualité d’Internet la réalité du dispositif technique qui le rend possible (Malecki, 2002 ; Puel et Ullmann, 2006 ; Blum, 2012 ; Kinsley, 2014 ; Amoore, 2018). Cette approche insista sur la fracture numérique qui était susceptible d’amplifier les inégalités entre les espaces les mieux équipés et ceux, périphériques, dont l’isolement ne ferait que s’accroître (Malecki, 2002 ; Grimes, 2003 ; Graham S., 2005). Allant à l’encontre de l’enthousiasme pour le télétravail et la « fin de la ville », il s’agissait de montrer que les espaces les moins dotés selon d’autres perspectives (mobilité, services publics…) éprouvaient aussi le plus de difficultés à proposer les conditions d’accès équitable à Internet, et pouvaient difficilement rivaliser avec l’offre des plus grandes métropoles (Grimes, 2003 ; Puel, 2009). La géographie développa aussi des critiques plus synthétiques qui nuancèrent ce propos (Dupuy, 2002). Elle engagea par ailleurs des études de cas plus précises (Vidal, 2007), tout en insistant sur l’importance des configurations locales (Duféal et Grasland, 2003). La géographie d’Internet s’inscrivit dès lors dans le prolongement de la géographie des politiques territoriales (Ullmann, 2007 ; Duféal et Vidal, 2018), privilégiant l’étude des espaces ruraux ou urbains selon la sensibilité des chercheurs.

La deuxième différentiation ne porta pas tant sur les inégalités relatives aux infrastructures et à l’accès, mais plutôt sur l’inégale présence des territoires sur Internet. En cela, ce n’est pas tant l’accès qui importe, mais ce à quoi l’on accède. Cette géographie, plus rare, mais très remarquée, souligna à quel point les territoires étaient très inégalement représentés sur Internet en termes de communication (Duféal, 2005), et plus encore à quel point les producteurs de contenus étaient essentiellement concentrés dans les centres des plus grandes métropoles (Zook, 2001 ; Zook, Dodge, Aoyama et Townsend, 2004 ; Zook, 2005, Zook et Graham, 2007).

2. Le renouvèlement de l’information géographique

Avec un intérêt comparable pour les contenus, la géographie d’Internet se développa conjointement dans un tout autre champ de la discipline. Alors que les GIS (Geographic Information System) avaient résisté aux critiques marxistes de la cartographie et de la géographie quantitative initialement promue par Hagget, Hagerstrand et Tobler, la géographie américaine a perpétué cette tradition positiviste (Ash, Kitchin et Leszczynski, 2018), appelant à une data driven geography, dont Goodchild fut l’un des principaux animateurs (Goodchild, 1992 ; Miller et Goodchild, 2015). En particulier, Goodchild s’est intéressé à la quantité croissante d’information géographique produite par les utilisateurs d’Internet, et à l’opportunité de cette source pour renouveler non pas les fondamentaux des systèmes d’information géographique, mais la nature même de l’information considérée, dès lors qualifiée d’information géographique volontaire (VGI – Volunteered geographic information).

Ce champ de la géographie d’Internet fut l’un des plus dynamiques, suggérant un renouveau important de la discipline, qui se traduisit par une prolifération d’expressions. De la neogeographie (Turner, 2006 ; Graham M., 2010) à la cartographie 2.0 (Mericskay et Roche, 2011 ; Joliveau, Noucher et Roche, 2013) en passant par la géographie 2.0 (Valentin, 2007) et le geoweb (Goodchild, 2007 ; Crampton, 2009 ; Graham M., 2010 ; Elwood et Leszczynski, 2011 ; Roche, Propeck-Zimmermann et Mericskay, 2011 ; Joliveau, 2011; Connors, Lei et Kelly, 2012 ; Crampton et al., 2013), ce champ de la géographie est l’un de ceux qui accorda très tôt un intérêt pour les pratiques d’Internet, et plus précisément pour l’émergence des user-generated contents. Ces approches transposèrent littéralement à la géographie les réflexions engagées avec l’émergence du Web 2.0, mais en se limitant à ce qui relevait de l’information spatiale.

3. La critique des smart cities

Enfin, la géographie d’Internet s’est développée dans le cadre plus particulier de la géographie urbaine, et en réaction à l’avènement supposé des smart cities. Dans le contexte des mobilités et plus encore des dispositifs de gouvernance ou d’automatisation de l’espace urbain, de nombreux travaux se sont intéressés à la place des algorithmes dans la spatialité des espaces les plus connectés. Dans le prolongement d’une réflexion engagée au sein de la discipline sur la place croissante de l’informatique dans les pratiques urbaines (Amin et Thrift, 2002), Rob Kitchin et Martin Dodge, après avoir souligné la pertinence d’une géographie du cyberespace (Kitchin, 1998 ; Dodge et Kitchin, 2001a ; Dodge et Kitchin, 2001b) ont beaucoup influencé ce domaine en prenant plus au sérieux la relation entre l’espace et le code, au point de proposer le concept de Code/Space. Cette approche a permis de qualifier l’inégale prégnance du code selon les espaces, reprenant à MacKenzie la notion de transduction, qui engage à penser la relation de plus en plus ontogénétique entre le code et l’espace (Dodge et Kitchin, 2005 ; Kitchin et Dodge, 2011). Dans une perspective plus critique, cette délégation à des algorithmes fut dénoncée tant elle encouragerait un projet néolibéral et renforcerait les inégalités dans la production de l’espace urbain (Graham S., 2005).

À l’intersection des trois approches considérées (fracture numérique, information géographique et smart-cities), la géographie a progressivement engagé une critique du big data, qui anima un riche débat au sein de la discipline (Barnes, 2013 ; Batty, 2013 ; Brunsdon, 2014 ; Dalton, Taylor et al., 2016 ; González-Bailon, 2013 ; Goodchild, 2013 ; Graham M. et Shelton, 2013 ; Kitchin, 2013 ; Ruppert, 2013). La géographie témoigna ainsi de la pertinence de ses approches et articula avec finesse les enjeux relatifs à la prolifération de données spatiales. Elle réactiva efficacement son héritage cartographique, sa sensibilité à l’égard des contextes de production et sa critique de l’instrumentalisation de la donnée (Romele et Severo, 2015 ; Severo, Feredj et Romele, 2016).

II. La spatialité problématique d’Internet

Malgré l’importance accordée à Internet par de nombreux géographes dès les années 1990, Internet est néanmoins resté relativement marginal au sein de la discipline. Si l’on considère la place d’Internet dans la dynamique des sociétés contemporaines ces deux dernières décennies, force est de constater que les principales revues de géographie témoignent du peu d’attention consacrée à son étude. Par ailleurs, cela ne s’est pas traduit par une inclusion à la géographie générale, qui demeure peu à l’aise avec la spatialité d’Internet.

1. Pluralité des notions

Hésitant entre de nombreuses notions susceptibles de clarifier la spatialité d’Internet, la géographie fut relativement démunie pour appréhender la complexité d’Internet. Qu’il s’agisse de cyberspace (Dodge et Kitchin, 2001a ; Dodge et Kitchin, 2001b), de Code/Space (Dodge et Kitchin, 2005 ; Kitchin et Dodge, 2011), de géocyberespace (Bakis, 2007), de digiplace (Zook et Graham M., 2007), de net locality (Gordon et Silva, 2011), de réalité augmentée (Graham M. et Zook, 2013 ; Graham M., Zook et Boulton, 2013) ou d’Internet screen-space (Kellerman, 2016), il est toujours question d’un dualisme entre la réalité des territoires et la virtualité plus ou moins assumée d’Internet.

La critique de cette dualité fut présente ces dernières années, mais elle consista essentiellement en une critique des métaphores qui animent ce domaine. Le cyberespace, comme le virtuel, fut critiqué d’entretenir l’illusion de la dualité entre deux espaces de nature différente, alors qu’Internet ne serait qu’une médiation technique, dont il serait plus important de rappeler la matérialité, l’ontogenèse et la pluralité des contextes territoriaux (Kinsley, 2014 ; Graham M., 2013 ; Leszczynski, 2015).

2. Internet comme lieu du Monde

La principale limite de la conception contemporaine d’Internet est probablement d’en avoir négligé la spatialité au-delà de ses ancrages territoriaux. En critiquant les conceptualisations « éthérées » d’Internet et sa supposée existence hors de toutes formes de territorialisation, la géographie a fait preuve d’un excès inverse, en ne parvenant pas à saisir la spatialité de pratiques, pourtant massives, qui ne sauraient être appréhendées au seul prisme de la territorialité. Qu’il s’agisse des systèmes d’information géographique, des smart cities, de la fracture numérique ou des politiques locales d’équipement ou de communication, la géographie a étendu son paradigme à l’émergence d’un nouvel espace dont elle peine finalement à saisir la spatialité spécifique.

C’est pourquoi les géographes ne sont pas intervenus plus activement lors de l’abandon de la majuscule à Internet, allant même jusqu’à l’encourager ouvertement (Graham M., 2013 : 179). La géographie était pourtant la discipline la mieux placée pour aider à la prise de conscience de la réalité de la spatialité d’Internet et en cela de son unicité. La pluralité des pratiques d’Internet, des espaces spécifiques d’interaction qui s’y déploient, comme son haut niveau technique et infrastructurel, ne le dispense pas d’être un espace. Si Internet n’est pas unique, comment pourrions-nous avoir l’assurance d’y trouver un site à une adresse ? Pourquoi ce vocabulaire serait-il métaphorique ? Si Internet est un nom commun, quelles en sont les existences particulières, quels sont les autres Internet ? Il y a une pluralité d’expérience d’Internet comme il existe une pluralité d’expérience de Paris, de la France ou de l’Europe. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une technique générique qui appellerait à un nom commun ? L’acharnement de la géographie à nier la spatialité d’Internet, comme son unicité, ne tient-il pas à sa difficulté à le penser comme espace et à s’affranchir d’une conception matérialiste, dont serait précisément héritée l’aporie du virtuel ?

3. De l’espace aux spatialités, Internet comme espace contemporain

Il y a un autre moyen de refuser la virtualité spatiale d’Internet que d’en nier la spatialité : en reconnaitre pleinement la spatialité. L’erreur fondamentale de la géographie n’est-elle pas de ne pas aller au bout de la conception relative et relationnelle de l’espace qui s’est développée dans le cadre de la géographie de la mondialisation (Massey, 1999 ; Malpas, 2012 ; Harvey, 2004 ; Thrift, 2006) ? La géographie ne devrait-elle pas explorer plus sérieusement l’hypothèse, répandue en physique et en philosophie, selon laquelle l’espace ne serait rien d’autre qu’un agencement ? En cela, Internet n’en serait-elle pas que l’une des manifestations, aussi intense et particulière soit-elle (Beaude, 2014b) ?

La géographie serait en cela la discipline la mieux disposée pour anticiper et rendre compte des enjeux contemporains relatifs à Internet. La géographie a sans aucun doute engagé un digital turn (Ash, Kitchin et Leszczynski, 2018), mais il semble s’être arrêté en chemin. En assumant pleinement la pluralité des approches, à l’exception de la réalité spatiale d’Internet, ce tournant n’est pas sans rappeler Harvey lorsqu’il propose que l’espace est conjointement positionnel et relationnel (Harvey, 2004). Une telle proposition n’assume pas que l’espace positionnel n’est qu’un cas particulier de l’espace relationnel. Sous prétexte d’ouverture et d’éclectisme, ce flou ne fait que conforter une géographie « conservatrice » qui y trouve l’expression d’une géographie du lieu, de l’ici et du maintenant, qui s’opposerait à la mondialité des existences. Pourtant, en émettant l’hypothèse d’un espace pleinement relationnel (Lévy, 1994 ; Lévy, 1999 ; Beaude, 2012) et que la spatialité suppose que nous n’agissons pas dans l’espace, qui serait déjà là, mais que nous faisons avec l’espace (Lussault et Stock, 2010), la géographie se révèle plus à même d’appréhender la complexité du monde contemporain.

Aussi, en ne déréalisant pas la pleine spatialité d’Internet, les enjeux relatifs à son déploiement peuvent se révéler être plus nombreux tout en étant plus lisibles (Beaude, 2012 ; Beaude, 2014a). Il est peu surprenant que le droit soit l’une des disciplines qui a le plus tôt considéré cette spatialité, ne pouvant nier non seulement la réalité des pratiques qui s’y déployaient, mais aussi les enjeux de pouvoir que cela recouvrait. Internet occupe effectivement de plus en plus les parlements, sans cesse confrontés à la réalité de cette spatialité qui leur échappe. Il y a deux décennies, Laurence Lessig n’épuisa pas la complexité de ce sujet lorsqu’il suggéra que le Code is Law (Lessig, 1999). En revanche, il avait le mérite de souligner à quel point il n’y avait pas besoin de convoquer le territoire, mais plutôt l’architecture, pour alerter de la puissance du code. Le code se trouve plus généralement dans l’ensemble de la spatialité inhérente à Internet, une spatialité partagée par des milliards d’individus, mais dont la maitrise se limite à quelques acteurs. Ces acteurs, de moins en moins nombreux, construisent à leur profit de plus en plus exclusif l’architecture des interactions contemporaines. Ce contrôle inédit des spatialités leur octroie un tel pouvoir, qu’ils se partagent à présent la majeure partie des pratiques et des traces numériques contemporaines.

Dans de telles circonstances, la géographie d’Internet se pose en d’autres termes : si la géographie ne s’empare pas sérieusement de la spatialité d’Internet, est-il judicieux de laisser d’autres disciplines s’en charger, dès lors qu’il est de plus en plus difficile d’en nier la réalité ? En réduisant Internet à sa territorialité, aussi pertinente soit-elle, la géographie ne prend-elle pas le risque de négliger l’une des plus puissantes spatialités contemporaines, et de ne pas contribuer efficacement aux enjeux sociétaux considérables que cela recouvre ? Pour relever ce défi, la géographie ne doit-elle pas tout simplement prendre acte de son renouvèlement théorique, engagé depuis plusieurs décennies, qui ne réduit plus l’espace à un simple support matériel des pratiques sociales ?

Bibliographie