UNIL - Master en humanités numériques & Sciences sociales
Objectif
Cet enseignement présente l’histoire ainsi que les aspects techniques, culturels et économiques d’Internet, afin de mieux en saisir les enjeux sociaux et politiques contemporains.
À l’issue de ce cours-séminaire, les étudiant·es seront capables de :
Comprendre les fondements techniques d’Internet (commutation de paquets, client-serveur, cookies, etc.).
Mener une réflexion sur les notions relatives à Internet (intelligence collective, intelligence artificielle, économies d’échelle, bulles de filtre, traces numériques, fake news, darknet, etc.).
Saisir les enjeux sociétaux associés à Internet (gouvernance, fracture numérique, digital labor, vie privée, etc.).
Situer et concevoir Internet dans une perspective historique et politique.
Identifier les acteurs de la conception, de l’évolution, des usages et de la gouvernance d’Internet.
Contenu
Après l’écriture, le livre, la presse, la radio, le télégraphe, le cinéma, la photographie, le téléphone, puis la télévision, Internet s’inscrit dans le prolongement des techniques de communication. L'acte le plus élémentaire de la communication consiste essentiellement en la transmission d’informations dans l’espace et dans le temps. Ces techniques ont permis de transmettre des informations plus loin, plus tard et à un plus grand nombre d’individus, en perfectionnant et en spécialisant régulièrement les moyens de cette transmission.
L’interaction sociale, la constitution des identités, des cultures et des organisations sociales se sont ainsi déployées sur des distances de plus en plus importantes. Cet enseignement propose d’inscrire Internet dans le prolongement de cette histoire des médiations sociales, afin de mieux en saisir la singularité, l’efficience, mais aussi les vulnérabilités.
Cet enseignement se divise en deux approches distinctes. La première, sous forme de cours, propose de situer les débats contemporains sur les enjeux sociaux et politiques d’Internet dans le contexte plus général du changement des modalités pratiques de l’interaction sociale. En changeant profondément l’espace qui est entre nous, Internet crée de nouvelles relations et de nouvelles virtualités constitutives de nos existences, de nos coexistences et de nos existences à venir. Nous discuterons successivement de nombreux enjeux parmi les plus saillants, soulignant la pluralité des problématiques associées à l’émergence d’Internet, tout en rappelant à quel point il s’agit essentiellement de problématiques relationnelles, sociales et politiques. La dimension technique d’Internet sera ainsi toujours située entre les intentions et les actions, comme dispositif et comme projet, en considérant son agentivité, mais aussi l’environnement qui la rend possible (détails des séances ↓).
La seconde approche, sous forme de séminaire, est plus exploratoire. Après quatre séances qui accompagnent les premières parties du cours (neutralité du net, Déclaration d’indépendance du cyberespace, Wikipédia et Code is law ?), elle se concentre sur la relation entre la sphère publique et l’intelligence artificielle, c’est-à-dire sur ce que les machines font à ce qui peut être dit, vu, cru et contesté en public, et qui en décide. Chaque lundi, dans le prolongement du cours, une séance aborde l’une des conditions de la sphère publique (l’échelle à laquelle elle se forme, ce qui finance l’information, qui peut y parler, qui juge de ce qui y circule, par où l’on y accède et ce qui la protège) à partir d’une problématique en tension. Aucune manière d’y répondre n’est neutre, car celle qui résout un problème en fait souvent émerger d’autres. Deux cas récents, choisis parce qu’ils posent des problèmes différents, en éprouvent la portée. Chaque groupe arrête une orientation, éventuellement assortie d’une condition, avant que deux épreuves ne la mettent en question, l’une en l’exposant à un pouvoir arbitraire, l’autre en la confrontant à ce qui existait avant l’IA. La séance de conclusion confronte les choix du semestre, relève leurs éventuelles contradictions et examine, pour chaque problème rencontré, si ce que fait l’IA prolonge ce qui prévalait, l’amplifie ou constitue une rupture plus fondamentale, dans une sphère publique dont les problèmes sont bien antérieurs à l’IA (synthèse du dispositif ↓ et détails des séances ↓).
Notions abordées dans cet enseignement :
Alternative facts, Astroturfing, Biais, Big data, Bitcoin, Blackbox society, Blockchain, Clickbait, Code is law, Code/Space, Cookies tiers, Crowdfunding, Crowdsourcing, Cyberculture, Cyberespace, Cybernétique, Cyberwarfare, Darknet, Deep learning, Deep Web, DeepFake, Digital labor, Distance, DNS, DRM, Droit à l’oubli, Droits voisins, Déconnexion, Echo Chamber, Économie de l’attention, Économie du partage, Économies d’échelle, Effet de réseau, Espace, Fake news, FOMO, Filter bubble, Fractures numériques, GAFAM (BATHX, NATU…), Géolocalisation, Gouvernance d’Internet (ICANN, ISOC, IETF, RFC, IGF…), Hacking, IoT, Libertarianisme, Lieu, Machine learning, Neutralité du net, P2P, Pervasivité, Positivisme, Post truth society, Prédiction, Publicité ciblée, Revenge Porn, Réalité augmentée, Réalité virtuelle, Réductionnisme, Slacktivisme, Sécurité, Tor, Virtuel. (détails des séances ↓).
Introductions
Séance Ci - lundi 14 septembre 2026 Introduction - Enjeux sociaux et politiques d'Internet
Séminaire Si - lundi 14 septembre 2026 Introduction - Choix du séminaire
Cours
Internet ?
Séance C1 - lundi 28 septembre 2026 Internet, un dispositif technique & un espace politique
Les utopies d’Internet
Séance C2 - lundi 5 octobre 2026 Internet, une utopie ?
Séance C3 - lundi 12 octobre 2026 Les utopies d’Internet 1
Séance C4 - lundi 19 octobre 2026 Les utopies d’Internet 2
La gouvernance problématique d'Internet
Séance C5 - lundi 26 octobre 2026 De l’abolition de l’espace… à l’émergence des territoires
Semaine Intercalaire
Séance C6 - lundi 9 novembre 2026 De la gratuité… à la propriété
Séance C7 - lundi 16 novembre 2026 De la liberté d’expression… au ciblage de l’individu
Séance C8 - lundi 23 novembre 2026 De l’intelligence collective… à l’intelligence artificielle
Séance C9 - lundi 30 novembre 2026 De la décentralisation… à l'hypercentralité
Séance C10 - lundi 7 décembre 2026 De la résilience… à la vulnérabilité
Séminaire
Internet ?
Séance S1 - lundi 28 septembre 2026 La neutralité du net
Les utopies d'Internet
Séance S2 - lundi 5 octobre 2026 La déclaration d'indépendance du cyberespace
Séance S3 - lundi 12 octobre 2026 Wikipédia
Séance S4 - lundi 19 octobre 2026 Code is law ?
La gouvernance problématique
Séance S5 - lundi 26 octobre 2026 Entre la règle mondiale… et la règle locale
Semaine Intercalaire
Séance S6 - lundi 9 novembre 2026 Entre laisser circuler… et préserver les sources
Séance S7 - lundi 16 novembre 2026 Entre protéger l'anonymat… et situer la parole
Séance S8 - lundi 23 novembre 2026 Entre automatiser le jugement… et l'incarner
Séance S9 - lundi 30 novembre 2026 Entre centraliser l'accès… et le décentraliser
Séance S10 - lundi 7 décembre 2026 Entre contredire… et exclure
Conclusions
Séance Cc - lundi 14 décembre 2026 Conclusion : Now what ? This is not Cyberspace anymore !
Internet, un dispositif technique, un espace politique
Qu’est-ce qu’Internet ?
Notions (Internet) : suite de protocoles Internet (TCP/IP), commutation de paquets, DNS, Request for Comments (RFC), couche physique, de liaison de données, réseau, transport et application, numérisation.
Internet abolirait la distance, mais aussi les contraintes territoriales, rendrait négligeables les coûts de transmission de l’information et permettrait une expression anonyme et individuelle.
Lessig Lawrence. 2004. Free Culture, The Penguin Press (version française).
Chris, Anderson. 2009. Free: The Future of a Radical Price Culture, Hyperion.
C4. Les utopies d’Internet
Intelligence, décentralisation, résilience et neutralité
Internet permettrait de faire émerger de l’intelligence par la simple mobilisation effective des compétences individuelles et serait plus résilient en privilégiant la décentralisation du dispositif technique.
Notions (intelligence) : légitimité a priori / a posteriori, stigmergie, folksonomies, crowdsourcing, crowdfunding.
Le coût négligeable de la circulation et de la reproduction de l’information ne signifie aucunement que le coût initial de sa production le soit aussi...
Notions : économie de l’attention, dopamine, économie du partage, économies d’échelle, effets de réseau, biens rivaux, digital labor, DRM (Digital Rights Management), droits voisins, adblocker, long tail, API.
Citton, Yves (dir.). 2014. «Introduction» in L'économie de l'attention: Nouvel horizon du capitalisme ?. La Découverte.
Une société ne se pense pas sans médiations. Ce qu'elle tient pour vrai, ce dont elle débat et la manière dont elle se reconnaît des problèmes communs dépendent de conditions que personne ne choisit seul. Ces conditions tiennent aux règles qui encadrent la parole publique, comme aux intermédiaires qui la font circuler, de la presse aux plateformes numériques. Ces intermédiaires ont toujours rédigé, trié, passé sous silence et cherché à convaincre, mais ces opérations avaient un coût. Elles mobilisaient des rédactions, des agences, des militant·e·s ou des fermes de comptes, et ce coût suffisait souvent à en limiter la portée.
L'intelligence artificielle permet de les accomplir automatiquement, à un coût marginal et à une échelle sans précédent, jusque dans la conversation qu'une machine peut tenir avec chacun·e en particulier. Ce que leur coût limitait ne peut plus l'être que par des choix. Reste à savoir si ce changement d'échelle prolonge les problèmes de la sphère publique, les amplifie ou constitue une rupture plus fondamentale. Il convient aussi de déterminer qui doit désormais fixer ces conditions.
Chaque lundi, dans le prolongement du cours, le séminaire examine l'une d'elles à partir d'une problématique en tension, c'est-à-dire d'une question qui oppose des orientations également défendables, comme protéger l'anonymat ou situer la parole. Aucune manière d'y répondre n'est neutre : résoudre un problème en fait souvent émerger d'autres, si bien que les choix ne départagent pas seulement des solutions, ils dessinent des mondes différents. À chaque séance, deux événements récents, qui posent des problèmes différents, permettent d'en éprouver la complexité. La dernière séance confronte l'ensemble des choix du semestre, pour en relever les contradictions et dire, à leur lumière, ce que l'IA change vraiment, et qui doit en décider.
Ouverture
La sphère publique
Un public qui se forme en s'informant
À l'échelle d'un pays, le politique ne va pas de soi. Des millions de personnes qui ne se rencontreront jamais doivent se reconnaître des problèmes communs, s'en faire une opinion alors que la plupart ne les vivent pas directement, et accepter des décisions prises en leur nom, avec d'autres dont elles ne partagent ni les intérêts, ni les convictions, ni parfois la langue. Benedict Anderson a montré que la nation elle-même est une communauté imaginée : ses membres ne connaîtront jamais la plupart des autres, et chacun porte pourtant l'image de leur communion, que l'imprimé, journaux et romans, a largement contribué à forger [1]. La sphère publique désigne ce qui rend possible cet être ensemble à distance : les lieux et les médiations par lesquels une société se donne à voir à elle-même, nomme ses problèmes, confronte ses opinions et fait l'expérience de l'altérité. Ce qui s'y montre ou s'y tait façonne la représentation même de ce qui est commun.
Les opinions qui s'y forment ne parviennent aux gouvernants qu'indirectement, par des médiations multiples (presse, partis, associations, manifestations, sondages…), et le vote n'en traduit qu'une infime partie, puisque beaucoup s'abstiennent et que le droit de vote a longtemps été refusé à une grande partie de la population, aux femmes notamment : en Suisse, jusqu'en 1971 sur le plan fédéral, alors que le canton de Vaud le leur avait accordé dès 1959, le premier, et que, dans le canton d'Appenzell Rhodes-Intérieures, il a fallu un arrêt du Tribunal fédéral, en 1990, pour l'imposer [2, 3]. La relation entre gouvernés et gouvernants qui se joue dans la sphère publique est ainsi indirecte, inégale et toujours disputée. Dès lors que l'individu est tenu pour capable de penser par lui-même, ce qui l'informe devient décisif. Pour Kant, en 1784, les Lumières « sont ce qui fait sortir l'homme de la minorité qu'il doit s'imputer à lui-même ». Cette émancipation n'est pourtant pas solitaire : elle suppose que reste libre l'usage public de la raison, celui que chacun en fait « à titre de savant, devant le public entier des lecteurs », car cet usage « doit toujours être libre, et seul il peut répandre les lumières parmi les hommes » [4]. L'autonomie de chacun dépend ainsi de la liberté de ce qui circule entre tous. Le public moderne naît ainsi public de lecteurs, avant de s'étendre aux auditeurs de la radio, aux téléspectateurs, puis aux usagers d'Internet. Dès 1901, Gabriel Tarde le décrit comme « une foule dispersée, où l'influence des esprits les uns sur les autres est devenue une action à distance », et constate que les journaux ont fini par « modeler l'opinion, en imposant aux discours et aux conversations la plupart de leurs sujets quotidiens » [5].
Jürgen Habermas (1929-2026) en a fait une théorie. Il décrit la sphère publique bourgeoise du XVIIIe siècle, faite de salons, de cafés et de journaux, où l'autorité devait rendre raison devant des personnes privées réunies en public, puis son déclin, lorsque médias de masse et relations publiques permettent à des intérêts particuliers de se présenter comme l'intérêt général : une reféodalisation [6]. La traduction française de 1978 a rendu Öffentlichkeit par « espace public », expression ambiguë que l'usage a fini par répartir : au singulier, la sphère du débat, et au pluriel, les rues, les places et les parcs [7]. Sphère publique désigne ici le premier sens, mais dans une acception spatiale élargie, qui ne se réduit pas pour autant aux rues, aux places et aux parcs : Internet y est lui-même appréhendé comme un espace, fait de lieux (plateformes, forums, messageries, moteurs de recherche et agents conversationnels) qui appartiennent pleinement à la sphère publique et en organisent les relations. La problématique de Habermas, celle d'un public qui se forme dans des lieux et par des médiations, s'y prolonge à une autre échelle. Les lieux matériels n'en sortent pas : interdire un rassemblement et en identifier les participant·e·s par reconnaissance faciale, comme en Hongrie (S7 · première épreuve), atteint la sphère publique dans l'un de ses lieux les plus anciens, la rue. Nancy Fraser a rappelé, enfin, que cette sphère n'a jamais été une : femmes, ouvrier·ère·s et minorités ont formé des contre-publics, « parallel discursive arenas » où s'élaborent d'autres lectures de leurs intérêts [8].
À grande échelle, un monde médié
Au-delà d'une certaine échelle, la compréhension des affaires publiques est nécessairement médiée. « The world that we have to deal with politically is out of reach, out of sight, out of mind. It has to be explored, reported, and imagined », écrit Walter Lippmann en 1922. Entre chacun et le monde s'interpose un pseudo-environnement, et qui contrôle l'accès aux faits devient, dans une certaine mesure, censeur et propagandiste : la « manufacture of consent », note-t-il, est capable de grands raffinements [9]. John Dewey lui répond en 1927 que le public n'est pas donné : il réunit celles et ceux qu'affectent les conséquences indirectes d'actions auxquelles ils n'ont pas pris part, et doit se découvrir pour exister. Or il est, constate Dewey, « so bewildered that it cannot find itself » [10]. La notion même de sphère publique suppose ainsi que l'opinion n'est pas déjà là : elle se forme, se déplace et se hiérarchise dans la circulation des informations. C'est ce que Pierre Bourdieu reprochait aux sondages d'ignorer. En posant la même question à tout le monde, ils supposent « un consensus sur les problèmes », comme si le public s'accordait déjà sur ce qui mérite d'être débattu, et obligent chacun·e à se prononcer sur des questions qu'il ou elle ne s'était pas posées. L'opinion publique, telle que les sondages la donnent à voir, n'existe pas [11]. D'où le pouvoir considérable de qui maîtrise cette circulation et cette hiérarchie : éditeurs et rédactions hier, plateformes et modèles aujourd'hui.
Censurer, invisibiliser, hiérarchiser, individualiser et répondre
Ce pouvoir prend plusieurs formes qu'il importe de distinguer. Censurer, c'est interdire ou retirer : le contenu disparaît pour tous, et la décision se voit. Invisibiliser, c'est rendre introuvable sans interdire, en cessant de référencer ou de recommander : le contenu existe encore, mais la décision ne se voit plus. Hiérarchiser, c'est classer, recommander et mettre en avant : tout demeure accessible, mais rien n'est également visible. La censure et la une sont aussi anciennes que la presse. Ce qui change est l'individualisation de l'une et de l'autre, qui permet de cacher à certain·e·s ce que l'on montre à d'autres. Le lecteur d'un quotidien de droite pouvait acheter un quotidien de gauche et lire ce qui s'y trouvait : le public était divisé, mais ses divisions restaient observables. Une expérience médiatique calculée pour chaque personne est inaccessible aux autres, et des campagnes massives peuvent échapper à la plupart, journalistes compris. En mars 2018, The Observer et The New York Times révélaient que Cambridge Analytica, société de conseil politique qui avait travaillé pour la campagne de Donald Trump, avait exploité les données de dizaines de millions de comptes Facebook (87 millions selon l'entreprise), collectées par une application de test de personnalité, pour établir le profil psychologique d'électeur·rice·s et leur adresser des messages politiques ciblés [12, 13, 14]. Ce n'est qu'en mai 2018 que Facebook a ouvert à tous une archive des publicités politiques diffusées aux États-Unis, avec leur budget et le profil des personnes atteintes [15]. Meta l'a maintenue, et y conserve sept ans les publicités à caractère social, électoral ou politique [16]. Dans l'Union européenne, l'entreprise a cependant cessé de diffuser de telles publicités en octobre 2025, en invoquant le règlement européen sur la transparence et le ciblage de la publicité politique [17, 18]. Or une sphère publique suppose un monde commun, c'est-à-dire la possibilité de voir ce que voient les autres. Avec les agents conversationnels, l'individualisation prend une autre forme. Répondre, c'est rédiger pour chacun·e ce qui, jusque-là, était sélectionné à son intention : la source n'est ni retirée ni déclassée, mais elle se fond dans la réponse, où elle ne subsiste, au mieux, que sous la forme d'un lien rarement suivi.
Le même contenu (en bleu) sous cinq pouvoirs : plus le pouvoir sur la visibilité est doux, plus il est permanent, et moins il se laisse voir ou contester.
S'y ajoute la simulation de mobilisation (astroturfing), par laquelle des intérêts étroits se donnent l'apparence d'une base large : là où chacun croit participer à un mouvement collectif, la discussion est alimentée par des comptes automatisés et de faux témoins (des faux-nez, en anglais sock puppets). En juillet 2024, la justice américaine a mis au jour une ferme de comptes, développée par la chaîne d'État russe RT, qui utilisait l'IA pour prêter à 968 comptes des identités fictives d'Américain·e·s [19]. La capacité de persuasion des modèles accroît ce risque. Des expériences menées lors de l'élection présidentielle américaine de 2024, puis des élections fédérales canadiennes et de l'élection présidentielle polonaise de 2025, montrent qu'une conversation avec un modèle plaidant pour l'un des candidats déplace davantage les préférences que ne le font d'ordinaire les publicités vidéo [20]. Les procédés qui rendent les modèles plus persuasifs les rendent aussi moins exacts [21] : lorsqu'il s'agit de persuader, l'exactitude n'est précisément pas l'objectif.
Une question disputée
Mesurer l'influence, sans la nier
La sociologie des médias s'est longtemps construite contre l'idée d'une influence directe. Observant la campagne présidentielle de 1940 dans un comté de l'Ohio, Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson et Hazel Gaudet constatent qu'elle renforce les préférences plus qu'elle ne les convertit, et que les messages passent par des leaders d'opinion [22], d'où le modèle d'une communication à deux étages que Lazarsfeld formalise en 1955 avec Elihu Katz [23]. La mise à l'agenda déplace la question : la presse, écrit Bernard Cohen en 1963, « may not be successful much of the time in telling people what to think, but it is stunningly successful in telling its readers what to think about » [24], ce que Maxwell McCombs et Donald Shaw établissent empiriquement en 1972 [25]. Ce scepticisme se prolonge aujourd'hui dans certaines lectures de la désinformation.
« Ce n'est pas la désinformation qui est terminée, mais bien les modalités de sa contention. […] La réponse à la question tient peut-être bien plus à limiter l'amplification que produisent les plateformes qu'à contrôler la vérité ! »
Hubert Guillaud, « La désinformation est terminée ! », Dans les algorithmes, 23 janvier 2025 [26]
Yuval Noah Harari invite à considérer la question de plus haut. Dans Nexus, il récuse une vision naïve de l'information, selon laquelle davantage d'information produirait davantage de vérité : les réseaux d'information fabriquent de l'ordre autant que du savoir, l'imprimerie a diffusé le Malleus Maleficarum et la chasse aux sorcières avant de servir la science, et les démocraties tiennent à des mécanismes d'autocorrection que l'IA, agent nouveau de ces réseaux, peut affaiblir [27].
Qu'un effet soit difficile à mesurer ne signifie pas qu'il soit nul. Il est réel, inégal, complexe et peu prévisible, et il s'achète. Des causes plus profondes, comme le creusement des inégalités ou le sentiment de déclassement, pèsent sans doute davantage sur un vote que n'importe quelle campagne, mais le sens donné à ces situations, et les forces politiques vers lesquelles elles se tournent, se forment dans la circulation des discours. La publicité a rapporté à Meta 196 des 201 milliards de dollars de son chiffre d'affaires de 2025, et à Alphabet près de 295 milliards sur 403 [28, 29]. Les élections fédérales américaines de 2024 ont coûté près de 15,9 milliards de dollars [30]. Si les discours ne changeaient rien à des opinions déjà formées, ces dépenses seraient inexplicables, et le mot même d'influenceur désignerait une fiction. La mesure reste fragile, comme le rappelle le rectificatif apporté en 2026 à une étude sur la persuasion par les modèles [31], mais affirmer qu'un discours est sans effet engage autant que l'inverse.
La votation vaudoise du 27 septembre 2026 en offre une illustration, non une preuve. Lancée par trois organisations patronales et immobilières, l'initiative « Baisse d'impôts pour tous », qui prévoit une baisse de 12 % de l'impôt cantonal sur le revenu et la fortune, a été acceptée par 53,1 % des votant·e·s, contre l'avis du Conseil d'État et du Grand Conseil [32, 33], au terme d'une campagne dont le budget annoncé, 779 185 francs, six fois celui des opposant·e·s, était sans précédent dans le canton selon 24 heures[34]. Ses effets sont disputés : selon le comité opposé, 85 % de la baisse de l'impôt sur la fortune irait aux 10 % les plus fortunés [35]. Selon son intitulé, elle doit « redonner du pouvoir d'achat à la classe moyenne » [32]. L'élection américaine de 2016, de même, ne se réduit pas aux ingérences russes [36] : Cambridge Analytica, qui a exploité les données de jusqu'à 87 millions de profils Facebook pour les campagnes de Ted Cruz et de Donald Trump [37], et Deep Root Analytics, prestataire du Parti républicain dont une base de 198 millions d'électeur·rice·s est restée exposée en ligne en 2017 [38], sont des entreprises occidentales, l'une britannique, l'autre américaine.
Problématique générale
Une politique des conditions du politique
« il faudrait que l'effet pût devenir la cause ; que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution, présidât à l'institution même »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, II, 7, 1762 [39]
La sphère publique n'a pas attendu l'IA. Elle a toujours dépendu de conditions que personne ne choisit seul : l'échelle à laquelle elle se forme, ce qui finance l'information, qui peut y parler, qui juge de ce qui y circule, par où l'on y accède et ce qui la protège. Ces conditions ont leurs qualités et leurs faiblesses. La presse a formé un public de lecteur·rice·s, et en a tenu beaucoup à l'écart. Les plateformes ont ouvert la parole, puis l'ont concentrée. L'IA les déplace à nouveau, parce qu'elle produit, trie, répond et, désormais, agit.
Rousseau a formulé la difficulté à propos de l'institution d'un peuple : l'esprit qu'une loi doit former devrait déjà présider à son écriture. Fixer les conditions du débat public suppose de même le public que ces conditions doivent former. C'est une politique des conditions du politique, qu'aucune expertise ne saurait régler à la place de celles et ceux qu'elle engage. Chaque séance examine l'une de ces conditions à partir d'une problématique en tension. Les manières d'y répondre sont multiples, et aucune n'est neutre. Chacune répond à un problème, mais en fait émerger d'autres, qui ne sont pas de même nature, si bien que choisir ne revient pas à résoudre une difficulté, mais à dessiner un monde plutôt que d'autres. C'est en cela que la question est politique au sens fort, et non un problème qui attendrait sa solution.
La question du semestre
Qui doit fixer les conditions dans lesquelles un public se forme, et quelles sont les conséquences de chaque manière de les fixer, quand des machines produisent, trient, répondent et agissent ?
Exemple tiré de S7, la parole
Les deux orientations ne se distinguent pas par leur valeur morale, mais par les problèmes qu'elles font émerger, et par le monde qu'elles dessinent.
Quatre principes
Les séances de S5 à S10 reposent sur quatre principes, qui leur donnent une forme commune. Le déroulé d'une séance est détaillé plus bas.
1
Une problématique par séance
Chaque problématique est en tension entre plusieurs orientations. Deux d'entre elles servent de points d'appui, et chacune peut s'assortir d'une condition qui la précise. Aucune n'est évidente, aucune n'est sans conséquences.
2
Deux cas d'étude contrastés
Deux situations récentes, présentées chacune en une page, posent des problèmes différents. Elles éclairent la tension sans la résoudre, et gardent toute leur complexité.
3
Une orientation assumée
Chaque groupe arrête une seule orientation pour les deux cas, éventuellement assortie d'une condition, en disant à quel problème elle répond et quels problèmes il accepte de voir émerger. Une fiche de quatre lignes garde la trace de ses positionnements successifs.
4
Deux épreuves transversales
L'orientation retenue tiendrait-elle entre les mains d'un pouvoir arbitraire, public ou privé ? Ce que fait l'IA prolonge-t-il ce qui prévalait, l'amplifie-t-il ou constitue-t-il une rupture plus fondamentale ?
Le séminaire traite de l'IA, mais non pour elle-même. Ce qui importe est sa relation à la sphère publique, ce que les machines font à ce qui peut être dit, vu, cru et contesté en public, et qui en décide. Il s'en tient pour cela à des positions de principe, éclairées par des cas, et relève d'une philosophie politique pratiquée depuis les sciences sociales, plutôt que de la science politique ou du droit. Traduire un choix en règle juridique en serait un prolongement, qui dépasserait très largement les ambitions de cet enseignement.
Les six séances
Six conditions de la sphère publique
Les quatre premières séances installent les questions fondatrices à partir de leurs objets propres : la neutralité du net, la Déclaration d'indépendance du cyberespace, Wikipédia et Code is law ? De S5 à S10, chaque séance suit la séance du cours qui la précède le même lundi et ajoute une condition de la sphère publique : l'échelle à laquelle elle se forme, la source qui la nourrit, la parole, le jugement, l'accès et la défense. Chaque séance s'ouvre sur la phrase retenue à la séance précédente. Les choix s'accumulent, et peuvent commencer à se contredire. La dernière séance les rassemble.
Chaque marche est une condition de la sphère publique, posée comme une problématique en tension. La rangée du bas indique la séance du cours que chaque séance prolonge.
Séance
Depuis le cours
Problématique et cas
S5 · 26.10 L'échelle
De l'abolition de l'espace… à l'émergence des territoires
Sans cas nouveau, la dernière séance rassemble les choix du semestre, en éprouve la cohérence et cherche ce que l'IA change vraiment, de la promesse de Barlow au constat de boyd.
Sur les douze cas, trois sont tirés de contextes autoritaires, la Chine en S5 et en S9, et le Venezuela en S7. Ces contextes et d'autres reviennent dans les conditions, le temps long et les épreuves (notamment la Hongrie, la Russie, la Chine, l'Inde et le Myanmar) et dans les six à huit dossiers que chaque séance propose pour aller plus loin (l'Inde, Taïwan, la Turquie, l'Iran et la Corée du Sud).
Qui écrit les règles ?
Code is law, Code by law
En 1999, Lawrence Lessig montre que le droit n'est qu'une des forces qui règlent les conduites, à côté des normes sociales, du marché et de l'architecture. Dans le cyberespace, cette architecture est faite de logiciels et de matériels qui autorisent certaines pratiques et en empêchent d'autres, si bien que le code y fait office de loi [40]. Il peut ainsi protéger la vie privée ou organiser la surveillance, ouvrir l'accès à l'information ou le restreindre. « Our choice is not between “regulation” and “no regulation.” The code regulates », écrit-il en 2000, et la seule question est de savoir si les valeurs qu'il met en œuvre seront choisies collectivement, ou laissées à celles et ceux qui l'écrivent [41]. Avec l'IA, cette question gagne les modèles eux-mêmes, qui produisent, trient, résument et font circuler une part croissante de la parole publique. Les entreprises y inscrivent leurs propres règles, tandis que les pouvoirs publics entendent leur en imposer d'autres.
Les entreprises règlent par le code
Code is law
L'entreprise fixe la règle et l'applique par le code, dans ses conditions d'utilisation, l'entraînement et les réglages de ses modèles, ses classements et ses chartes, sans autre sanction que celle du marché et de sa réputation.
Le politique s'empare du code
Code by law
Par la loi, les régulateurs, les injonctions, les exigences de conception et la commande publique, l'autorité publique prescrit ce que le code doit faire, et en contrôle le respect.
Ni l'une ni l'autre de ces logiques ne protège absolument la sphère publique. Une entreprise peut répondre à la loi en se retirant. Invoquant par exemple les exigences du nouveau règlement européen sur la publicité politique, Meta a cessé en octobre 2025 de diffuser dans l'Union toute publicité politique, électorale ou portant sur des questions de société, et n'a annoncé aucune reprise depuis [42]. Le pouvoir qui entend protéger la sphère publique peut aussi la restreindre, y compris dans les démocraties. En 2024, la Californie a interdit la diffusion d'hypertrucages électoraux trompeurs et obligé les très grandes plateformes à les bloquer ou à les signaler. Un juge fédéral a invalidé ces deux lois en 2025, au nom du Premier amendement et de la section 230, après avoir reproché à la première, dès 2024, d'agir comme un marteau plutôt que comme un scalpel, au détriment de la satire et du débat démocratique (S5-1). Qu'elle soit inscrite dans le code ou imposée par la loi, une règle peut ainsi servir un jour un autre pouvoir que celui qui l'a voulue.
Certains acteurs de l'industrie ne se contentent pas d'écrire la règle à la place des États. En 2009, Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, écrit qu'il ne croit plus que « freedom and democracy are compatible » [43]. Son fonds de capital-risque, Founders Fund, a financé dès 2013 l'entreprise de Curtis Yarvin, qui propose de longue date de remplacer la démocratie par une gouvernance inspirée du secteur privé, confiée à un dirigeant qui administrerait l'État comme une entreprise. Les idées de Yarvin ont trouvé un écho jusqu'au vice-président J. D. Vance [44, 45]. La liberté individuelle y devient un argument contre la démocratie elle-même. Palantir fournit par ailleurs aux États une part croissante de leurs moyens de surveillance. En avril 2025, l'agence américaine chargée de l'immigration lui commande une plateforme destinée à accélérer les expulsions [46]. En Allemagne, la Cour constitutionnelle fédérale avait jugé en février 2023 que la loi autorisant la police de Hesse à analyser automatiquement ses données, au moyen d'un logiciel de Palantir, méconnaissait le droit à l'autodétermination informationnelle [47, 48]. La fragilité de la sphère publique est ainsi indissociable de celle de la démocratie, que des acteurs nombreux, aux intérêts très divers, peuvent œuvrer à infléchir à leur avantage et au détriment du plus grand nombre.
La règle peut en outre s'écrire à plusieurs échelles. Les entreprises fixent une règle unique, qui vaut d'emblée pour le monde entier. Une instance internationale, intergouvernementale ou non, cherche une règle commune, négociée au-delà des États. Chaque État, enfin, revendique la sienne, au risque d'un monde fragmenté. Les cas étudiés se situent quelque part entre ces trois pôles, et la séance consacrée à l'échelle (S5) introduit cette problématique dès le début du semestre.
Les règles peuvent s'écrire de trois manières, et aucune ne protège absolument la sphère publique.
Les entreprises
Permet Une règle unique, mondiale et rapide, au plus près du code.
Conséquences Un pouvoir privé non élu, qui change avec ses dirigeant·e·s, et des conditions d'utilisation le plus souvent opaques, qu'il est difficile d'accepter en connaissance de cause, comme de refuser en renonçant au service.
Une instance internationale
Permet Une règle commune, négociée au-delà des États.
Conséquences Lenteur, plus petit dénominateur commun, légitimité incertaine (qui représente qui ?) et des États autoritaires associés à l'écriture de la règle.
Chaque État
Permet Une légitimité démocratique là où elle existe, et un pluralisme d'expériences que l'on peut comparer.
Conséquences Un monde fragmenté, la censure des États autoritaires et les États les plus puissants qui imposent leurs règles au-delà de leurs frontières.
Une instance internationale peut être intergouvernementale, comme le Conseil de l'Europe, qui négocie des traités, ou l'Agence internationale de l'énergie atomique, fondée en 1957 sous l'égide de l'ONU pour promouvoir les usages pacifiques du nucléaire et en limiter les applications militaires. Depuis 2023, OpenAI, puis le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, en font un modèle possible pour l'IA [49, 50, 51]. Elle peut aussi être non gouvernementale, comme l'IETF pour les normes techniques d'Internet. L'Union européenne, dont les règlements s'appliquent directement dans ses États membres, se range plutôt du côté des États.
Les communautés d'usager·ère·s écrivent aussi leurs propres règles, comme celle de Wikipédia, étudiée en S3, ou celles qui rédigent les notes de la communauté, que S8 retrouve.
À chaque séance
Deux épreuves
Une orientation ne se juge pas aux intentions de celles et ceux qui la défendent. Deux épreuves, reprises à chaque séance, permettent d'en éprouver la pertinence. La première demande si elle tiendrait entre les mains d'un pouvoir arbitraire, public ou privé, la seconde si l'IA pose réellement à la sphère publique des problèmes inédits.
Première épreuve
Ce choix resterait-il acceptable entre les mains d'un pouvoir arbitraire, public ou privé ?
On parle d'ordinaire d'autoritarisme à propos des États, plus rarement à propos des entreprises. L'épreuve vaut pourtant pour les uns comme pour les autres, car tout pouvoir sur la sphère publique peut s'affranchir de ce qui le limite. Il ne s'agit pas d'imaginer le choix mis en œuvre par celui ou celle qui le propose, mais par un pouvoir qui aurait changé de mains ou de visage, et le retournerait contre le public sur lequel il s'exerce, gouvernement libéré de ses juges et de ses opposants, ou entreprise qui ne rend plus de comptes qu'à ses dirigeant·e·s. L'épreuve prolonge ainsi l'exigence de séparation des pouvoirs, que Montesquieu fondait sur le principe que, « pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » [52], et la protection contre l'arbitraire, dont Benjamin Constant faisait en 1819 le cœur de la liberté des Modernes, celle de ne pouvoir être « ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d'aucune manière, par l'effet de la volonté arbitraire d'un ou de plusieurs individus » [53]. Elle reprend aussi la méfiance que Barlow opposait en 1996 aux gouvernements [54], mais l'étend aux entreprises.
Depuis la réélection de Donald Trump, l'actualité américaine en donne deux illustrations. Les engagements d'une entreprise ne durent qu'autant que ses dirigeant·e·s les maintiennent. Meta annonce ainsi dès janvier 2025 la fin de la vérification professionnelle des faits aux États-Unis, effective en avril (S8 · condition). Un gouvernement peut aussi, par ses achats, peser sur ce que disent les modèles. Par le décret du 23 juillet 2025, l'administration fédérale impose aux modèles qu'elle achète d'être « truth-seeking » et idéologiquement neutres, selon des critères qu'elle fixe et applique elle-même (S8 · première épreuve). L'épreuve vaut aussi pour les conditions dont un groupe assortit son orientation, car un tiers de confiance ne l'est que tant qu'il reste soumis à des contrepoids. Dans chaque séance, cette épreuve s'appuie sur un précédent, où un pouvoir a déjà retourné une règle, un financement ou une technique contre le public.
Seconde épreuve
Ce que fait l'IA prolonge-t-il ce qui prévalait, l'amplifie-t-il ou constitue-t-il une rupture plus fondamentale ?
L'IA n'a inventé ni la propagande, ni la désinformation, ni la censure, ni la concentration des intermédiaires. Tarde voyait déjà le journal fixer les sujets de conversation, Lippmann décrivait la fabrique du consentement, et les fermes de faux comptes ont précédé les modèles de langage. Chaque problème qu'une orientation fait émerger appelle donc la même question. Existait-il déjà, et sous quelle forme ?
Prolongement
L'IA fait autrement ce qui se faisait déjà. Le problème est ancien, et elle n'en change ni la nature ni la mesure.
Amplification
L'IA fait la même chose à une échelle, à un coût ou à une vitesse qui en modifient les effets. Le problème garde sa nature, mais change de mesure.
Rupture
L'IA fait apparaître un rapport qui n'existait pas, entre les personnes, les sources et les intermédiaires. Le problème change de nature, et les réponses éprouvées ne suffisent plus.
La frontière entre amplification et rupture n'est pas toujours nette. Certains rapports paraissent sans précédent, qu'il s'agisse d'un agent qui converse avec chaque personne et cherche à la convaincre, d'une réponse unique qui se substitue à une liste de sources, ou d'un intermédiaire qui agit au nom de chacun·e. Le premier n'était pourtant pas inconcevable. Convaincre chacun·e en particulier, avec précision et constance, a toujours été possible, mais à un coût qui en réservait la pratique à quelques-un·e·s, et nul ne pouvait prendre part à toutes les conversations où se joue un agenda politique ou commercial. Que des machines le puissent relève d'abord d'un changement d'échelle. Celui-ci atteint pourtant la sphère publique là où elle semblait le mieux protégée. Tarde voyait dans la conversation le lieu où l'opinion se forme [5], et Lazarsfeld et Katz ont montré que l'influence des médias passe par des leaders d'opinion, au sein de relations interpersonnelles [23]. Lorsque la discussion entre pairs peut elle-même être investie par des machines, l'amplification confine à la rupture. La réponse n'est donc jamais donnée d'avance, et elle varie d'une séance à l'autre. C'est pourquoi chaque séance replace la question dans le temps long de la sphère publique, en rassemblant quelques précédents antérieurs à l'IA, puis soumet à la discussion une hypothèse de rupture.
Une séance de 1 h 30, après le cours
Une problématique, deux cas et deux épreuves
Entre deux séances, dans chaque groupe, une personne prépare chacun des deux cas, pour aider le groupe à s'en saisir, et les autres les découvrent en séance. Dans un groupe de quatre, la taille recommandée, deux personnes préparent les cas d'une séance, et les deux autres ceux de la suivante. Les groupes de trois ou de cinq s'organisent pour se répartir les cas de la même manière. Cette préparation est recommandée, pour que chaque groupe profite pleinement des séances tout au long du semestre. Préparer un cas, c'est en prendre connaissance, en lire les sources et y réfléchir avant la séance. Les cas tiennent chacun en une page, si bien que la séance reste possible sans préparation, et les dossiers à approfondir restent disponibles pour qui veut aller plus loin. Quatre positionnements, d'abord individuels puis collectifs, ponctuent ces quatre-vingt-dix minutes, et un cinquième intervient en fin de semestre, si bien que la manière dont une opinion se forme, se déplace ou résiste devient elle-même un objet d'observation.
Le travail en groupe dure trente minutes, la discussion commune cinquante. Les lettres situent les quatre positionnements de la séance, le dernier pouvant intervenir entre les séances.
0' – 10'La problématique. La séance part de la problématique du cours, qu'elle met en tension entre deux orientations, avec les problèmes auxquels elles répondent et ceux qu'elles font émerger. Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a), et celles et ceux qui ont préparé un cas la notent avant leur préparation.
10' – 20'La lecture. Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
20' – 40'L'orientation du groupe. Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas, éventuellement assortie d'une condition (c).
40' – 80'Le temps long et les deux épreuves. Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves. La première expose les orientations, et leurs conditions, à un pouvoir arbitraire, la seconde demande si ce que fait l'IA prolonge ce qui prévalait, l'amplifie ou constitue une rupture plus fondamentale.
80' – 90'Le registre. Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Fiche du groupe S7 · exemple
Avant la lecture, combien penchent pour…
Protéger l'anonymatSituer la parole
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
Protéger l'anonymatSituer la parole
Nous privilégions
Protéger l'anonymatSituer la paroleà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Les règles du « jeu »
Le groupe arrête une seule orientation pour les deux cas. Il ne répond pas cas par cas. S'il veut tenir compte de ce qui distingue les deux situations, il le fait par une condition, qui vaut elle aussi pour les deux cas.
Une condition précise l'orientation sans la remplacer. Elle a, elle aussi, ses conséquences.
Le groupe assume les conséquences de son choix. Il écrit « nous acceptons tel problème », et non « il y a un risque que ».
Changer d'avis n'est pas une faiblesse. Il suffit d'expliciter ce qui a fait bouger l'orientation, car le chemin parcouru importe autant que le point d'arrivée.
Le registre du séminaire garde, pour chaque séance, la phrase retenue, les quatre positionnements, les orientations et les conditions qui résistent à un pouvoir arbitraire, ainsi que le verdict sur l'IA (prolongement, amplification ou rupture). C'est la matière de Sc, où chaque groupe se positionne une cinquième fois.
Rendu final · collectif, remis après Sc
Six choix et leur cohérence
Le rendu compte 30 000 signes (± 10 %), ponctuation et espaces compris. Il reprend ce que les séances ont produit, et ne demande aucune recherche nouvelle.
1
Six choix
Le choix de chaque séance tient en une ligne, « Nous privilégions…, à condition de…, pour répondre à…, en acceptant de voir émerger… ». Les choix peuvent être révisés jusqu'au rendu final.
2
Contradictions et cohérence
Le groupe repère les contradictions entre ses choix, puis cherche la cohérence de l'ensemble. Il peut se concentrer sur une contradiction particulièrement délicate. Une contradiction assumée et justifiée vaut mieux qu'une cohérence de façade.
3
Ce que l'IA change vraiment
Parmi les problèmes rencontrés au fil des séances, lesquels l'IA ne fait-elle que prolonger, lesquels amplifie-t-elle, et lesquels constituent une rupture plus fondamentale ? La réponse n'est pas donnée d'avance. Elle se précise avec l'expérience du séminaire, et il revient à chaque groupe de la définir, en s'appuyant sur les cas et sur les précédents du temps long de la sphère publique.
4
Quelle sphère publique ?
Le groupe formule enfin sa propre proposition pour la sphère publique. Il dit quels problèmes il tient pour les plus graves, ce qu'il propose pour y répondre et ceux qu'il accepte, en retour, de voir émerger. Il décrit le monde que dessinent ensemble ses choix, y compris entre les mains d'un pouvoir arbitraire.
Critères
Un choix argumenté à chaque séance.
Des conséquences nommées, sans les minimiser.
La complexité des cas restituée, sources à l'appui.
Les deux épreuves prises au sérieux, y compris contre ses propres choix.
Un ancrage dans le cours et dans les lectures.
Le rendu est remis au plus tard le vendredi 22 janvier 2027 à 17 h, avec les deux documents individuels (évaluations).
Références
Ouvrages et sources cités
Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1983 ; trad. fr. Pierre-Emmanuel Dauzat, L'Imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996, rééd. « La Découverte Poche », 2006
Parlement suisse, « Pourquoi les femmes n'ont-elles eu le droit de vote et d'éligibilité qu'à partir de 1971 ? », rétrospective des élections au Conseil national · page officielle
Emmanuel Kant, « Réponse à cette question : Qu'est-ce que les lumières ? » (Berlinische Monatsschrift, décembre 1784), trad. Jules Barni, dans Éléments métaphysiques de la doctrine du droit, Paris, Auguste Durand, 1853, p. 281-288 ; autre trad. : Jean-François Poirier et Françoise Proust, Paris, GF-Flammarion · texte intégral de la traduction de Barni (Wikisource)
Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit, Neuwied, Luchterhand, 1962 ; trad. fr. Marc B. de Launay, L'Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978, rééd. avec une préface inédite de l'auteur, 1993 ; trad. angl. The Structural Transformation of the Public Sphere, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1989
Nancy Fraser, « Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », Social Text, n° 25/26, 1990, p. 56-80 ; trad. fr. Muriel Valenta, « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu'elle existe réellement », Hermès, n° 31, 2001 · article original ; traduction
Walter Lippmann, Public Opinion, New York, Harcourt, Brace and Company, 1922 · texte intégral (Projet Gutenberg) ; pas de traduction française ; du même auteur, Le Public fantôme (1925), trad. fr. Laurence Decréau, Paris, Demopolis, 2008
John Dewey, The Public and Its Problems, New York, Henry Holt, 1927 ; trad. fr. Joëlle Zask, Le Public et ses problèmes, Pau, Publications de l'Université de Pau, 2003, rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2010 · texte original (Internet Archive)
Pierre Bourdieu, « L'opinion publique n'existe pas », Les Temps modernes, n° 318, janvier 1973, p. 1292-1309 · texte intégral (Acrimed)
Carole Cadwalladr et Emma Graham-Harrison, « Revealed: 50 million Facebook profiles harvested for Cambridge Analytica in major data breach », The Observer, 17 mars 2018 · article (EN)
Matthew Rosenberg, Nicholas Confessore et Carole Cadwalladr, « How Trump Consultants Exploited the Facebook Data of Millions », The New York Times, 17 mars 2018 · article (EN)
Rob Leathern (Facebook), « Shining a Light on Ads With Political Content », 24 mai 2018 · communiqué (EN)
Meta, « How Meta Is Preparing for the 2026 US Midterm Elections », 19 février 2026, mis à jour le 1er juin 2026 · communiqué (EN)
Meta, « Ending Political, Electoral and Social Issue Advertising in the EU in Response to Incoming European Regulation », 25 juillet 2025, mis à jour le 6 octobre 2025 · communiqué (EN)
Règlement (UE) 2024/900 du Parlement européen et du Conseil du 13 mars 2024 relatif à la transparence et au ciblage de la publicité à caractère politique, applicable pour l'essentiel depuis le 10 octobre 2025 · Commission européenne
Département de la Justice des États-Unis, « Justice Department Leads Efforts Among Federal, International, and Private Sector Partners to Disrupt Covert Russian Government-Operated Social Media Bot Farm », 9 juillet 2024 · communiqué (EN)
Hause Lin, Gabriela Czarnek, Benjamin Lewis et al., « Persuading voters using human–artificial intelligence dialogues », Nature, vol. 648, 2025, p. 394-401 · DOI
Kobi Hackenburg, Ben M. Tappin, Luke Hewitt et al., « The levers of political persuasion with conversational artificial intelligence », Science, vol. 390, n° 6777, 4 décembre 2025 · DOI
Paul F. Lazarsfeld, Bernard Berelson et Hazel Gaudet, The People's Choice: How the Voter Makes Up His Mind in a Presidential Campaign, 1944 ; 3e éd., New York, Columbia University Press, 1968 · pas de traduction française
Elihu Katz et Paul F. Lazarsfeld, Personal Influence: The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, Glencoe, Free Press, 1955 ; trad. fr. Daniel Cefaï, Influence personnelle. Ce que les gens font des médias, Paris, Armand Colin et INA, 2008
Maxwell E. McCombs et Donald L. Shaw, « The Agenda-Setting Function of Mass Media », Public Opinion Quarterly, vol. 36, n° 2, 1972, p. 176-187 · DOI
Hubert Guillaud, « La désinformation est terminée ! », Dans les algorithmes, 23 janvier 2025 · article
Yuval Noah Harari, Nexus: A Brief History of Information Networks from the Stone Age to AI, Londres, Fern Press, 2024 ; trad. fr. David Fauquemberg, Nexus. Une brève histoire des réseaux d'information, de l'âge de pierre à l'IA, Paris, Albin Michel, 2024 · compte rendu, Philosophy Now, n° 174 (EN)
Meta Platforms, rapport annuel (formulaire 10-K) pour l'exercice 2025, déposé le 29 janvier 2026 · SEC
Alphabet, rapport annuel (formulaire 10-K) pour l'exercice 2025, déposé le 5 février 2026 · SEC
Francesco Salvi, Manoel Horta Ribeiro, Riccardo Gallotti et Robert West, « On the conversational persuasiveness of GPT-4 », Nature Human Behaviour, vol. 9, 2025, p. 1645-1653 ; rectificatif des auteurs, 3 septembre 2026 · article ; rectificatif
État de Vaud, « Résultats finaux de la votation cantonale du 27 septembre », 27 septembre 2026 · communiqué
Feuille des avis officiels du canton de Vaud, « L'initiative populaire “Baisse d'impôts pour tous” sera soumise au peuple le 27 septembre » · avis officiel
Renaud Bournoud, « Vaud: un budget record de 779’185 francs pour l’initiative des 12% », 24 heures, 7 septembre 2026 (abonnés) · article
Harold Unterlerchner (avec l'ATS), « Vaud vote la baisse d'impôt de 12%, le résultat du 27 septembre », watson.ch, 27 septembre 2026 · article
Wikipédia, « Russian interference in the 2016 United States elections » (EN) · article
Wikipédia, « Facebook–Cambridge Analytica data scandal » (EN) · article
UpGuard, « The RNC Files: Inside the Largest US Voter Data Leak », 19 juin 2017 · rapport (EN)
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social ou Principes du droit politique, 1762, livre II, chap. 7, « Du législateur », éd. Georges Beaulavon, 1903 · texte intégral (Wikisource)
Lawrence Lessig, Code and Other Laws of Cyberspace, New York, Basic Books, 1999 ; éd. revue, Code: Version 2.0, New York, Basic Books, 2006 · pas de traduction française ; présentation (Wikipédia, EN)
Lawrence Lessig, « Code Is Law: On Liberty in Cyberspace », Harvard Magazine, janvier 2000 ; trad. fr. Framalang, « Le code fait loi. De la liberté dans le cyberespace », Framablog, 22 mai 2010 · texte original ; traduction
Meta, « Ending Political, Electoral and Social Issue Advertising in the EU in Response to Incoming European Regulation », 25 juillet 2025, mis à jour le 6 octobre 2025 · communiqué (EN)
Peter Thiel, « The Education of a Libertarian », Cato Unbound, 13 avril 2009 · essai (EN)
Le Grand Continent, « Se préparer à l'Empire : Curtis Yarvin, prophète des Lumières noires », traduction commentée d'un entretien paru dans The New York Times, 21 janvier 2025 · article
Wikipédia, « Palantir Technologies » (EN), dont le contrat ImmigrationOS signé avec l'ICE en avril 2025 · encyclopédie · article
Cour constitutionnelle fédérale d'Allemagne, communiqué n° 18/2023 sur l'analyse automatisée de données par les polices de Hesse et de Hambourg (1 BvR 1547/19, 1 BvR 2634/20), 16 février 2023 · communiqué (EN)
Gesellschaft für Freiheitsrechte, association allemande de défense des libertés, « Automated Data Analysis », sur la plateforme Hessendata, fondée sur le logiciel Gotham de Palantir, et l'arrêt de février 2023 · page (EN)
Wikipédia, « Agence internationale de l'énergie atomique » (FR) · encyclopédie · article
Sam Altman, Greg Brockman et Ilya Sutskever (OpenAI), « Governance of superintelligence » (« something like an IAEA for superintelligence efforts »), 22 mai 2023 · billet (EN)
Al Jazeera, António Guterres favorable à une agence de l'IA « inspired by what the international agency of atomic energy is today », 13 juin 2023 · article (EN)
Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », discours prononcé à l'Athénée royal de Paris, 1819 · texte intégral (Institut Coppet)
John Perry Barlow, « A Declaration of the Independence of Cyberspace », Davos, 8 février 1996 ; trad. fr. « Déclaration d'indépendance du cyberespace », dans Olivier Blondeau et Florent Latrive (dir.), Libres enfants du savoir numérique, Perreux, Éditions de l'Éclat, 2000 · texte original (EFF)
Synthèse
Le principe du séminaire
Le séminaire part d'une question : que fait l'intelligence artificielle à la sphère publique, c'est-à-dire aux lieux et aux médiations par lesquels une société débat de ce qui lui est commun, et qui doit en décider ? Chaque lundi, dans le prolongement du cours, une séance examine l'une des conditions de cette sphère à partir d'une problématique en tension, que deux cas récents permettent d'éprouver. Chaque groupe y prend une décision, puis la soumet à deux épreuves. À la fin du semestre, les six décisions sont rassemblées, pour en chercher la cohérence et mesurer, dans le temps long, ce que l'IA change vraiment.
Le séminaire en un schéma
Le séminaire en six points : le point de départ (1), puis, à chaque séance, le cours (2), une problématique en tension (3), deux cas (4) et une décision mise à l'épreuve (5), jusqu'à la conclusion, qui rassemble les six décisions (6).
1 · Le point de départ
La sphère publique, d'Internet à l'IA
Des millions de personnes qui ne se rencontreront jamais ne peuvent débattre directement. Ce qu'une société sait d'elle-même, les problèmes qu'elle se reconnaît et les opinions qu'elle confronte passent par des lieux et par des médiations, hier les salons, les cafés et les journaux, puis la radio, la télévision et Internet. C'est ce que l'on appelle, à la suite de Jürgen Habermas, la sphère publique [1]. Elle n'a jamais été une, ni ouverte à toutes et à tous de la même manière : femmes, ouvrier·ère·s et minorités ont dû former leurs propres publics [2]. Celles et ceux qui en tiennent les accès, éditeurs et rédactions hier, plateformes aujourd'hui, ont toujours décidé, en partie, de ce qui pouvait y être dit, vu et cru.
Internet a d'abord semblé se passer de ces intermédiaires, puisque chacun·e pouvait publier sans l'accord d'une rédaction. La parole s'est ouverte, puis elle s'est concentrée sur quelques plateformes, qui ne rédigent pas ce qui s'y publie, mais décident de sa visibilité. Pour traiter des milliards de messages, elles recourent à l'intelligence artificielle. Elle sert à modérer, c'est-à-dire à retirer ou à signaler ce qui enfreint leurs règles, et à hiérarchiser, c'est-à-dire à classer et à recommander ce que chacun·e verra en premier. Ce tri n'interdit pas toujours, mais il décide de ce qui sera vu, et il le décide pour chaque personne.
L'intelligence artificielle générative prolonge ce tri et le transforme. Parce qu'elle tient compte de ce que disent les textes et les images, et non plus seulement de mots-clés ou d'indices de popularité, elle peut « éditorialiser » avec plus de précision, en sélectionnant, en résumant et en mettant en forme. Elle peut de surcroît rédiger elle-même des articles, des commentaires et des réponses, jusqu'à converser avec chacun·e en particulier. Les intermédiaires de la sphère publique ont toujours rédigé, trié et cherché à convaincre, mais ces opérations avaient un coût, qui en limitait la portée. L'IA les accomplit à un coût marginal et à une échelle sans précédent. Ce que leur coût limitait ne peut plus l'être que par des choix, et ce sont ces choix que le séminaire examine.
2 · Le rythme
Six séances, dans le prolongement du cours
Le séminaire suit le cours. Ses quatre premières séances en accompagnent les premières parties, avec la neutralité du net, la Déclaration d'indépendance du cyberespace, Wikipédia et Code is law ? À partir de S5, chaque séance suit, le même lundi, la séance du cours qui la précède, et part de sa problématique. Chacune examine ainsi l'une des conditions de la sphère publique : l'échelle à laquelle elle se forme, la source qui la nourrit, la parole, le jugement porté sur ce qui y circule, l'accès et la défense. La dernière séance, Sc, les rassemble.
Séance
La problématique, depuis le cours
S5 · 26.10 L'échelle
Entre la règle mondiale… et la règle locale C5 · De l'abolition de l'espace… à l'émergence des territoires
S6 · 09.11 La source
Entre laisser circuler… et préserver les sources C6 · De la gratuité… à la propriété
S7 · 16.11 La parole
Entre protéger l'anonymat… et situer la parole C7 · De la liberté d'expression… au ciblage de l'individu
S8 · 23.11 Le jugement
Entre automatiser le jugement… et l'incarner C8 · De l'intelligence collective… à l'intelligence artificielle
S9 · 30.11 L'accès
Entre centraliser l'accès… et le décentraliser C9 · De la décentralisation… à l'hypercentralité
S10 · 07.12 La défense
Entre contredire… et exclure C10 · De la résilience… à la vulnérabilité
Sc · 14.12 La conclusion
Quelle sphère publique ? Cc · Conclusion du cours
3 · Une problématique en tension
Choisir entre des mondes
Chaque séance part d'une problématique en tension, c'est-à-dire d'une question qui oppose deux orientations également défendables, comme protéger l'anonymat ou situer la parole en S7. Aucune n'est neutre, ni sans conséquences. Chacune répond à un problème, mais en fait émerger d'autres, qui ne sont pas de même nature. Choisir ne revient donc pas à trouver la bonne solution, mais à préférer un monde à d'autres, dont aucun n'est parfait.
C'est en ce sens que la question est politique, au sens le plus fort du terme. Elle ne relève pas de la politique, entendue comme la compétition entre partis, mais du politique, c'est-à-dire de la manière dont une société fixe les conditions de sa vie commune. Aucune expertise ne saurait trancher à la place de celles et ceux que ces conditions engagent, et les orientations ne se distinguent pas par leur valeur morale, mais par les problèmes qu'elles font émerger, et par le monde qu'elles dessinent.
Exemple tiré de S7, la parole
répond àL'exposition des plus vulnérables (dissident·e·s, minorités, lanceur·euse·s d'alerte et journalistes menacé·e·s).
Protéger l'anonymat
fait émerger
Des voix dont on ignore l'auteur, et même s'il est humain.
Une manipulation et un harcèlement dont personne n'a à répondre.
Des foules simulées, que rien ne distingue d'un public.
le monde qu'elle dessineUn espace où chacun·e peut parler sans crainte, mais où l'on ne sait plus qui parle, ni même si quelqu'un parle.
répond àLes faux-nez, les voix synthétiques et la parole sans répondant.
Situer la parole
fait émerger
Un registre des locuteur·rice·s, que tout pouvoir qui le détient peut retourner contre elles et eux.
L'autocensure des plus exposé·e·s.
Des tiers, publics ou privés, qui certifient l'humanité et l'identité de chacun·e.
le monde qu'elle dessineUn espace où chaque parole a un auteur, et où chacun·e parle sous le regard de qui tient le registre.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
4 · Deux cas
Deux cas récents et contrastés
La problématique est éprouvée par deux cas récents, présentés chacun en une page, qui montrent qu'elle se pose aujourd'hui, dans des situations précises, et en restituent la complexité sans la résoudre. Ils sont choisis parce qu'ils posent des problèmes différents, et chacun tire vers l'une des deux orientations, si bien qu'aucun groupe ne peut s'en tenir à un seul. Entre deux séances, dans chaque groupe, une personne prépare chacun des deux cas, que les autres découvrent en séance.
Les deux cas de S7
Cas 1 tire vers situer la parole
Reddit et l'expérience de l'Université de Zurich
De novembre 2024 à mars 2025, une équipe de l'Université de Zurich publie sur r/changemyview, un forum de Reddit voué à la délibération, 1 783 commentaires générés par IA, sous des identités inventées, alors que les règles du forum proscrivent l'IA non déclarée. Ces commentaires obtiennent trois à six fois plus souvent que la moyenne des participant·e·s humain·e·s la marque qui signale qu'un argument a fait changer d'avis. Une fois l'expérience révélée, Reddit bannit les comptes, et l'équipe renonce à publier ses résultats.
Cas 2 tire vers protéger l'anonymat
Venezuela : des avatars pour protéger les journalistes
Après l'élection présidentielle du 28 juillet 2024, dont le détail des résultats n'est pas publié, la contestation est réprimée, et de nombreux journalistes publient sans signature. À partir du 14 août 2024, deux avatars générés par IA, « La Chama » et « El Pana », présentent sur les réseaux sociaux l'information de quatorze médias et organisations, tandis que les journalistes qui l'ont réunie et vérifiée restent anonymes. Les avatars se déclarent comme tels, et la parole ainsi diffusée est imputée au collectif de médias qui en répond.
Dans les deux cas, des voix générées par IA prennent la parole en public. Dans le premier, elles trompent les membres d'un forum. Dans le second, elles protègent des journalistes.
Les deux cas, et leurs sources, sont présentés en entier dans la séance S7 (S7-1 et S7-2).
5 · Une décision par séance
Décider, puis éprouver sa décision
La séance ne se contente pas de discuter les cas. Elle demande de décider. Chaque groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas, et peut l'assortir d'une condition qui la précise sans la remplacer. Il dit à quel problème elle répond, et quels problèmes il accepte de voir émerger. Sa décision tient en une phrase, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… ».
Avant d'être collective, la décision est individuelle. Chacun·e note son orientation avant la lecture des cas, puis après, et le groupe la sienne, avant et après la discussion commune. Ces quatre positionnements montrent comment une opinion se forme, se déplace ou résiste. Changer d'avis n'est pas une faiblesse, pourvu que l'on dise ce qui l'a fait bouger.
Une orientation ne se juge pas aux intentions de celles et ceux qui la défendent. La décision est donc soumise à deux épreuves, reprises à chaque séance.
Première épreuve
Ce choix resterait-il acceptable entre les mains d'un pouvoir arbitraire, public ou privé ?
Il ne s'agit pas d'imaginer le choix mis en œuvre par celui ou celle qui le propose, mais par un pouvoir qui aurait changé de mains ou de visage, gouvernement libéré de ses juges et de ses opposants, ou entreprise qui ne rend plus de comptes qu'à ses dirigeant·e·s.
Seconde épreuve
Ce que fait l'IA prolonge-t-il ce qui prévalait, l'amplifie-t-il ou constitue-t-il une rupture plus fondamentale ?
L'IA n'a inventé ni la propagande, ni la désinformation, ni la censure, ni la concentration des intermédiaires. Chaque séance replace donc le problème dans le temps long de la sphère publique, en rassemblant quelques précédents antérieurs à l'IA, puis soumet à la discussion une hypothèse de rupture.
6 · En fin de semestre
Cohérence et ampleur
La séance de conclusion, le 14 décembre, puis le rendu final rassemblent les six décisions du semestre. Le travail porte alors sur deux questions.
La cohérence des choix
Prises une à une, les décisions peuvent se contredire. Un groupe qui a choisi de protéger l'anonymat des personnes en S7 peut-il, en S10, exclure des réponses les sources sans auteur ? Chaque groupe repère ces contradictions, puis les traite, en jugeant l'un des problèmes plus grave que l'autre, en disant ce qui distingue les situations ou en révisant un choix. Une contradiction assumée et justifiée vaut mieux qu'une cohérence de façade.
L'ampleur, dans le temps long
Il reste à mesurer ce que l'IA change vraiment. Les faux-nez, la propagande et la concentration des intermédiaires n'ont pas attendu les modèles de langage. Pour les problèmes rencontrés au fil des séances, il s'agit donc de montrer ce qui existait déjà, à partir des précédents du temps long de la sphère publique, puis ce qui serait nouveau, et de situer chacun d'eux entre trois termes.
Prolongement
L'IA fait autrement ce qui se faisait déjà. Le problème est ancien, et elle n'en change ni la nature ni la mesure.
Amplification
L'IA fait la même chose à une échelle, à un coût ou à une vitesse qui en modifient les effets. Le problème garde sa nature, mais change de mesure.
Rupture
L'IA fait apparaître un rapport qui n'existait pas, entre les personnes, les sources et les intermédiaires. Le problème change de nature, et les réponses éprouvées ne suffisent plus.
Le semestre se referme ainsi entre l'indépendance que John Perry Barlow promettait en 1996 au cyberespace [3] et le constat de danah boyd, qui n'y voyait plus, vingt ans plus tard, un monde à part [4]. Chaque groupe formule alors sa propre proposition pour la sphère publique : les problèmes qu'il tient pour les plus graves, ce qu'il propose pour y répondre, et ceux qu'il accepte, en retour, de voir émerger. Il retrouve ainsi la question qui a ouvert le semestre.
La question du semestre
Qui doit fixer les conditions dans lesquelles un public se forme, et quelles sont les conséquences de chaque manière de les fixer, quand des machines produisent, trient, répondent et agissent ?
Références
Sources citées
Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit, Neuwied, Luchterhand, 1962 ; trad. fr. Marc B. de Launay, L'Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978, rééd. avec une préface inédite de l'auteur, 1993 ; trad. angl. The Structural Transformation of the Public Sphere, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1989
Nancy Fraser, « Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », Social Text, n° 25/26, 1990, p. 56-80 ; trad. fr. Muriel Valenta, « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu'elle existe réellement », Hermès, n° 31, 2001 · article original ; traduction
John Perry Barlow, « A Declaration of the Independence of Cyberspace », Davos, 8 février 1996 ; trad. fr. « Déclaration d'indépendance du cyberespace », dans Olivier Blondeau et Florent Latrive (dir.), Libres enfants du savoir numérique, Perreux, Éditions de l'Éclat, 2000 · texte original (EFF)
danah boyd, « It's not Cyberspace anymore », Points (Data & Society), 5 février 2016 · essai (EN)
S5 · lundi 26 octobre 2026 · l'échelle
Entre la règle mondiale… et la règle locale
Des modèles mondiaux… face à des droits situés
Depuis le cours · C5
De l'abolition de l'espace… à l'émergence des territoires
« Comment Internet pourrait-il être structurellement mondial et fonctionnellement local ? »
Internet devait abolir la distance, il a fait émerger des territoires. Les États y ont fait valoir leurs frontières, et chaque société souhaite décider de ce qui se dit chez elle. Un modèle d'IA rend la difficulté plus aiguë encore. Conçu en un lieu, sous un droit, il parle partout et dans de nombreuses langues, si bien que la règle de son concepteur pourrait n'être plus seulement appliquée à ce qu'il diffuse, mais inscrite dans ses réponses mêmes. Reste à savoir selon quel droit une machine parle à une société qui n'est pas la sienne, et qui en décide.
Deux manières de concevoir le droit dans un monde connecté se rencontrent ici, chacune à son échelle. L'une tient certaines paroles pour permises partout et refuse qu'une frontière décide de ce qu'une population peut savoir. Elle suppose pourtant que quelqu'un écrive la règle pour toutes les sociétés. L'autre tient la diversité des règles pour la condition de l'autonomie de chaque société, mais elle reconnaît du même coup aux États autoritaires le droit d'écrire la leur, avec la même légitimité. Les échelles intermédiaires, celles d'une fédération ou d'une union d'États, ne simplifient rien, puisque chacune doit composer avec celles qui l'englobent et celles qu'elle englobe. L'IA ne crée pas cette tension. Elle la déplace de ce qu'un État peut bloquer à sa frontière vers ce qu'une machine doit répondre à qui l'interroge.
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Qui doit fixer ce qu'une IA peut dire, quand elle parle partout à la fois ?
répond àLes censures locales, qui privent une population de ce que d'autres peuvent dire et savoir.
La règle mondiale
fait émerger
L'hégémonie d'une règle écrite par une entreprise ou par un pays, et imposée à des sociétés qui ne l'ont pas choisie.
Faute d'instance pour l'écrire, une règle qui risque d'être celle du plus puissant.
L'effacement de différences légitimes dans ce que chaque société tient pour dicible.
le monde qu'elle dessineUn même espace de parole partout, dont la règle s'écrit loin de la plupart de celles et ceux qu'elle régit.
répond àL'imposition d'une norme étrangère à une société qui veut décider de ce qui se dit chez elle.
La règle locale
fait émerger
La légitimité des règles autoritaires, qui valent chez elles autant que les autres.
Des machines qui ne disent pas la même chose selon le pays d'où on les interroge.
Des entreprises qui se plient à la ligne politique d'un État, ou qui le quittent.
le monde qu'elle dessineUne mosaïque d'espaces de parole, chacun maître de sa règle, entre lesquels le monde commun se défait.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
« Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. »
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers la règle locale
La Californie face au droit fédéral
Le 26 juillet 2024, le vidéaste conservateur Christopher Kohls publie une fausse publicité de campagne qu'il présente comme une parodie. Une voix générée par IA y imite celle de Kamala Harris, alors candidate démocrate à la présidence, et lui prête des propos qui la ridiculisent [2]. Elon Musk partage la vidéo sur X sans la mention « parodie », auprès de quelque 190 millions d'abonné·e·s. Gavin Newsom, gouverneur de Californie, répond qu'un tel montage devrait être illégal [3]. Le 17 septembre, il signe trois lois [4]. AB 2839 interdit de diffuser sciemment et avec malveillance des contenus électoraux « matériellement trompeurs » dans les 120 jours qui précèdent un scrutin et permet à presque tout destinataire d'agir en justice. AB 2655 oblige les très grandes plateformes à les bloquer ou à les signaler. AB 2355 impose enfin de mentionner l'usage de l'IA dans la publicité électorale.
Christopher Kohls attaque AB 2839 et AB 2655 le jour même, bientôt rejoint par le site satirique The Babylon Bee, la plateforme vidéo Rumble et X. Le juge fédéral John A. Mendez suspend AB 2839 dès le 2 octobre 2024 [2]. En août 2025, il juge AB 2839 contraire au Premier amendement et AB 2655 contraire à la section 230, qui interdit de traiter un hébergeur comme l'éditeur des contenus publiés par des tiers [5, 6, 7, 8]. En matière d'expression politique, écrit-il, le remède tient au contre-discours et à la vérification des faits plutôt qu'à l'interdiction. L'État ne fait appel que sur l'obligation faite aux plateformes [9]. Le pouvoir fédéral entend aussi restreindre la marge des États. Le 11 décembre 2025, un décret présidentiel charge le ministère de la Justice d'attaquer leurs lois sur l'IA, au nom d'une politique nationale qu'il oppose à un « patchwork of 50 different regulatory regimes » [10, 11].
La Californie ne renonce pas pour autant. Le 19 septembre 2026, Gavin Newsom promulgue AB 502, qui resserre l'interdiction et entre en vigueur le jour même [12]. Pour les candidat·e·s, l'interdiction ne vaut plus que dans les trente jours qui précèdent un scrutin. Elle exempte toute satire ou parodie qu'une personne raisonnable reconnaît comme telle. Seule la personne représentée peut désormais agir en justice. Le gouverneur signe ce texte parmi d'autres lois électorales, qu'il présente comme une protection des élections californiennes contre les ingérences de Donald Trump [13]. Pour l'élection générale du 3 novembre 2026, la nouvelle règle s'applique depuis le 4 octobre, tandis que l'appel sur l'obligation faite aux plateformes reste pendant devant la cour d'appel fédérale du neuvième circuit.
Cas 2 tire vers la règle mondiale
Apple Intelligence en Chine
Apple présente en juin 2024 Apple Intelligence, un ensemble de fonctions d'IA intégrées à ses appareils, qui réécrivent, corrigent et résument des textes, condensent les notifications et génèrent des images [14]. Elles s'interposent ainsi entre chaque utilisateur·rice et ce qu'il ou elle lit ou écrit. Déployées à partir d'octobre 2024, elles restent absentes de Chine continentale. Depuis le 15 août 2023, les mesures provisoires adoptées par l'Administration du cyberespace de Chine et six autres administrations y imposent aux services d'IA générative de respecter les « valeurs socialistes fondamentales » et soumettent ceux qui peuvent influencer l'opinion à une évaluation de sécurité et à un enregistrement [15]. Apple doit donc s'adosser à des entreprises chinoises. Le 13 février 2025, à Dubaï, le président d'Alibaba, Joe Tsai, confirme que son groupe a été choisi [16]. Selon Bloomberg, Alibaba doit aussi fournir, pour les seuls appareils vendus en Chine, une couche qui censure les réponses contraires aux exigences de Pékin, à l'insu des utilisateur·rice·s. Le gouvernement pourra, par l'intermédiaire d'Alibaba, demander à Apple de modifier ses modèles [17].
L'accord inquiète Washington. Selon le New York Times du 17 mai 2025, la Maison-Blanche et des responsables du Congrès craignent qu'il n'étende la portée d'agents conversationnels chinois soumis à la censure et n'expose davantage Apple aux lois chinoises sur la censure et le partage des données [18]. En juin 2025, d'après le Financial Times, le dossier reste en suspens à Pékin sur fond de guerre commerciale [19]. Le 8 juin 2026, le Pentagone ajoute Alibaba à sa liste des entreprises qui, selon lui, aident l'armée chinoise. Alibaba juge cette inscription sans fondement [20]. Le 15 juillet 2026, Reuters rapporte que l'Administration du cyberespace a enregistré le service, qui s'appuiera sur les modèles Qwen d'Alibaba et sur Baidu [21]. Le 14 août, Reuters ajoute, selon trois sources, qu'Apple a entraîné avec le soutien d'Alibaba un modèle destiné au seul marché chinois, distinct de ceux qu'elle déploie ailleurs. Apple deviendrait ainsi la première entreprise étrangère autorisée par Pékin à proposer son propre modèle en Chine [22].
Le lancement se fait encore attendre. Le 14 septembre 2026, Apple lance en version bêta Siri AI, la nouvelle génération de son assistant présentée en juin, en précisant que celui-ci et les autres nouvelles fonctions « will not be available in China while Apple works through regulatory requirements » [23]. Le 21 septembre, sa page d'assistance indique que ses fonctions d'IA ne sont toujours pas disponibles sur les appareils achetés en Chine continentale. Un appareil acheté ailleurs en est privé lui aussi lorsque son utilisateur·rice se trouve en Chine continentale et que son compte Apple y est rattaché [24]. Le 14 octobre, Bloomberg annonce un lancement en décembre, limité aux fonctions déployées aux États-Unis en 2024, sans Siri AI. Apple a dû consentir des concessions pour obtenir l'autorisation. Contrairement aux autres pays, la plateforme comporte des garde-fous développés avec Alibaba, dont un filtre qui permet au gouvernement d'approuver les mises à jour successives de ses modèles [25]. Le 15 octobre, Tim Cook confirme à Shanghai que le service est approuvé et annonce une version d'essai pour la fin du mois, sans Siri AI [26].
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
La règle mondiale
À condition qu'elle soit négociée entre États
Le 5 septembre 2024, à Vilnius, le Conseil de l'Europe ouvre à la signature ce qu'il présente comme le premier traité international contraignant sur l'IA, une convention-cadre accessible aux États non membres [27, 28]. Son article 5 engage chaque partie à protéger l'accès équitable de chacun·e au débat public et sa capacité à se forger librement une opinion [29]. L'Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et le Japon signent la convention. La règle commune procède alors de l'accord des États, non de la décision d'une entreprise. La Suisse la signe le 27 mars 2025 [30] et prépare la loi qui doit permettre de la ratifier [31].
Ses conséquences : Deux ans plus tard, elle compte vingt et un signataires mais une seule ratification, celle de l'Union, si bien qu'elle n'est pas en vigueur [32, 33]. Faute d'accord sur les entreprises privées, que les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et Israël voulaient exclure, chaque partie décide de les y soumettre ou non. La sécurité nationale échappe au texte [34]. La convention reste en outre générale dans ses termes et ne liera que les États qui l'auront ratifiée.
La règle locale
À condition qu'elle s'arrête à ses frontières
Le 10 mars 2016, la CNIL inflige à Google une amende de 100 000 euros, parce que l'entreprise refuse d'effacer de toutes les versions de son moteur les liens dont une personne a obtenu le déréférencement au nom du droit à l'oubli. Le 24 septembre 2019, la Cour de justice de l'Union européenne juge que le droit de l'Union n'impose ce déréférencement que sur les versions destinées aux États membres. Google doit seulement empêcher ou « sérieusement décourager » les internautes européen·ne·s de le contourner par une version extérieure à l'Union [35, 36]. La règle européenne vaut ainsi pour les Européen·ne·s sans s'imposer au reste du monde.
Ses conséquences : La frontière doit alors être inscrite dans la machine, chargée de localiser chaque internaute sans pouvoir empêcher tout contournement. La Cour laisse d'ailleurs une autorité nationale ordonner un déréférencement mondial [35]. Le 3 octobre 2019, elle admet aussi qu'un juge fasse retirer dans le monde entier un propos diffamatoire [37]. Une règle bornée au territoire laisse enfin chaque État seul juge de ce que sa population peut lire ou entendre.
Fiche du groupe S5 · l'échelle
Avant la lecture, combien penchent pour…
La règle mondialeLa règle locale
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
La règle mondialeLa règle locale
Nous privilégions
La règle mondialeLa règle localeà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
Les ondes n'ont jamais respecté les frontières. Dans l'Europe occupée, l'Allemagne nazie brouillait la BBC. De 1948 à 1988, l'Union soviétique a brouillé à son tour la BBC, Voice of America et surtout Radio Free Europe, dans une course à la puissance entre émetteurs et brouilleurs [38]. Le brouillage permettait à un pouvoir arbitraire de soustraire sa population à des paroles venues d'ailleurs. Internet a rouvert la question, y compris entre démocraties. En 2000, le tribunal de grande instance de Paris ordonne à Yahoo!, entreprise californienne, d'empêcher les internautes français·es d'accéder aux enchères d'objets nazis de son site américain [39]. En 2001, un juge fédéral de Californie tient cette ordonnance pour inapplicable aux États-Unis, parce qu'elle contredit le Premier amendement [40].
Les entreprises ont dû choisir elles aussi. Le 26 janvier 2006, Google lance google.cn, qui filtre ses résultats selon les exigences de Pékin et avertit les internautes que certains liens ne sont pas affichés « in accordance with local laws, regulations and policies » [41]. Le 22 mars 2010, après une cyberattaque qui a notamment visé les messageries de militant·e·s des droits humains, Google cesse de censurer et redirige ses utilisateur·rice·s vers son site de Hong Kong [42]. Chaque fois, la règle portait sur un contenu déjà produit, que l'on pouvait brouiller, retirer ou masquer.
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
La règle mondiale du plus fort
Pour la règle locale, l'exemple chinois suffit. En Chine, elle est celle d'un État qui fixe une ligne politique à ce que les machines peuvent dire. Une règle qui s'arrête à la frontière est d'ailleurs celle que Pékin réclame. Le 16 décembre 2015, à Wuzhen, Xi Jinping appelle à respecter « the right of individual countries to independently choose their own path of cyber development » [43, 44]. Pour la règle mondiale, la plus probable est celle du plus puissant. Washington tient les règles européennes pour une censure [45]. Le 23 décembre 2025, il interdit de visa l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre responsables d'organisations de lutte contre la haine et la désinformation en ligne [46]. Une règle négociée entre États peut aussi naître autour d'un pouvoir arbitraire. Le 16 juillet 2026, vingt-neuf États, dont la Chine, la Russie, la Biélorussie, Cuba, le Venezuela et le Brésil, signent à Shanghai l'accord fondateur d'une Organisation mondiale de coopération sur l'intelligence artificielle, qui y aura son siège [47].
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
La règle incorporée
Hypothèse de rupture. La norme n'est plus appliquée au contenu après coup, elle est apprise par le modèle, et voyage avec lui.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Six dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
janvier 2025 – septembre 2026 · rien de tranché pour le grand public
Taïwan face aux modèles chinois : interdire, alerter, ou bâtir son propre modèle ?
Des modèles qui nient l'existence de l'État où ils répondent, et des voies qui ne s'excluent pas.
Les modèles d'IA chinois obéissent au droit de la République populaire de Chine : depuis 2023, un service d'IA générative doit y respecter les « valeurs socialistes fondamentales » et ne rien produire qui incite au séparatisme ou porte atteinte à l'unité nationale. Interrogés sur Taïwan, ces modèles répondent que l'île fait partie de la Chine depuis toujours et qu'elle n'est pas un pays, là où ChatGPT la décrit comme un pays indépendant de fait et où Gemini, de Google, juge son statut complexe et disputé. Un modèle conçu sous un ordre juridique parle ainsi dans la sphère publique d'une autre société et y nie l'existence même de l'État où il répond. Taïwan peut l'interdire, alerter sa population ou bâtir ses propres modèles, et rien ne l'oblige à choisir une seule de ces voies. À l'approche des élections locales, la même difficulté se présente pour les hypertrucages : protéger le débat public sans donner à l'exécutif un instrument contre ses critiques.
Couper un service étranger pour protéger les personnes visées : une réponse rapide et administrative, que d'autres démocraties n'ont pas choisie.
Au début de janvier 2026, Grok, l'agent conversationnel de xAI intégré au réseau X, produit à la demande de ses utilisateur·rice·s des milliers d'images « déshabillées » de femmes, et parfois d'enfants, à partir de photos réelles. Le 10 janvier, le ministère indonésien des Communications et du Numérique bloque l'accès à l'outil : l'Indonésie est le premier pays à le faire. La ministre Meutya Hafid y voit « une violation grave des droits humains, de la dignité et de la sécurité des citoyens dans l'espace numérique ». L'accès est rétabli le 1er février, sous conditions, après un engagement écrit de X, le ministère se réservant de rétablir l'interdiction. Ailleurs, la réponse prend d'autres formes : le Royaume-Uni et l'Union européenne enquêtent, et le commissaire canadien à la protection de la vie privée conclut en juin 2026 à une violation de la loi, sans rien bloquer.
Colorado : qui décide de ce qu'une IA doit tenir pour vrai ?
Un État fédéré voulait empêcher les discriminations des systèmes d'IA. Washington y a vu une obligation de produire de fausses réponses.
En 2024, le Colorado adopte une loi générale pionnière sur l'IA : les entreprises qui confient à des systèmes d'IA des décisions importantes (embauche, prêt ou admission) doivent prévenir la « discrimination algorithmique », y compris ses effets involontaires sur des catégories protégées. Le 11 décembre 2025, le décret présidentiel 14365, qui charge le ministère de la Justice d'attaquer les lois des États sur l'IA, reproche à cette loi de pouvoir « force AI models to produce false results » : corriger un modèle pour qu'il ne défavorise personne reviendrait à altérer des réponses véridiques. En avril 2026, xAI, l'entreprise d'Elon Musk qui développe Grok, attaque la loi, soutenue par le ministère fédéral de la Justice. Le 14 mai, le Colorado la remplace par une loi d'information et de recours. Pour la sphère publique, la question est décisive : qui fixe ce qu'une IA doit tenir pour vrai, un État au nom de l'égalité, le pouvoir fédéral au nom de l'exactitude, ou l'entreprise ?
Minnesota : l'expert de la désinformation piégé par l'IA
Pour défendre une loi contre les hypertrucages électoraux, l'État produit une expertise citant des articles inventés par une IA.
Christopher Kohls, vidéaste conservateur connu sous le pseudonyme « Mr Reagan », est l'auteur de la parodie à voix clonée de Kamala Harris qui a poussé la Californie à légiférer (S5-1). En septembre 2024, avec une députée du Minnesota, Mary Franson, il attaque aussi la loi de cet État, qui punit pénalement la diffusion d'hypertrucages de candidat·e·s dans les 90 jours précédant un scrutin. Pour la défendre, le procureur général Keith Ellison produit la déclaration d'un spécialiste de la désinformation de l'université Stanford, Jeff Hancock : elle cite deux articles qui n'existent pas, inventés par GPT-4o. Le 10 janvier 2025, la juge Laura Provinzino l'écarte (« The irony. ») et refuse de suspendre la loi, Kohls n'étant pas visé puisque ses vidéos se présentent comme des parodies. La cour d'appel fédérale du huitième circuit confirme ce refus le 9 février 2026.
Pologne et Turquie : deux façons de répondre à Grok
Face aux injures d'un agent conversationnel, l'une s'en remet au droit européen, l'autre applique son droit pénal.
En juillet 2025, Grok insulte en polonais le Premier ministre Donald Tusk et, en turc, le président Recep Tayyip Erdoğan et Atatürk, fondateur de la République. Le 9 juillet, un juge de paix pénal d'Ankara fait bloquer une cinquantaine de réponses de Grok en vertu de l'article 8/A de la loi turque sur Internet, pour offense au chef de l'État et dénigrement des valeurs religieuses. En septembre, le compte même de Grok est bloqué au nom de la sécurité nationale. La Pologne, elle, demande à la Commission européenne d'agir, mais ne peut pas appliquer le DSA chez elle : en janvier 2026, le président Karol Nawrocki oppose son veto à la loi d'application, qu'il assimile à une censure administrative, avant d'en signer en septembre une version remaniée. Une seconde loi, sur le blocage des contenus illicites, point le plus controversé, est encore au Parlement.
Ce que Bruxelles appelle régulation des plateformes, Washington l'appelle censure extraterritoriale.
En juillet 2025, la commission judiciaire de la Chambre des représentants, à majorité républicaine, accuse le DSA d'imposer une censure mondiale : les plateformes appliquant partout les mêmes règles de modération, les exigences européennes atteindraient la parole des Américain·e·s. Le 5 décembre 2025, la Commission inflige à X la première amende prononcée au titre du DSA, 120 millions d'euros, pour une coche bleue trompeuse, un registre publicitaire lacunaire et l'accès refusé aux chercheur·e·s. Le 23 décembre, Washington interdit de visa l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre responsables d'organisations de lutte contre la haine et la désinformation en ligne. Thierry Breton répond : « Censorship isn't where you think it is. » X et Elon Musk attaquent l'amende devant le Tribunal de l'Union en février 2026. Le 24 septembre, le ministère américain de la Justice demande à les soutenir, en invoquant les limites de la compétence européenne sur des sociétés américaines.
Columbia Global Freedom of Expression, fiche Kohls c. Bonta : la vidéo du 26 juillet 2024, AB 2839 et les décisions du juge Mendez · fiche (EN)
Scott Rosenberg, Axios, Elon Musk partage sans la mention « parodie » une vidéo à voix clonée de Kamala Harris, et Gavin Newsom la juge illégale, 30 juillet 2024 · article (EN)
Gouverneur de Californie, signature d'AB 2839, AB 2655 et AB 2355, 17 septembre 2024 · communiqué (EN)
Tribunal fédéral du district Est de Californie, jugement sur AB 2839 (Kohls c. Bonta), 29 août 2025 · jugement (EN)
Tribunal fédéral du district Est de Californie, jugement sur AB 2655 (The Babylon Bee c. Bonta), 20 août 2025 · jugement (EN)
Wikipédia, « Premier amendement de la Constitution des États-Unis » (FR) · encyclopédie · article
CalMatters Digital Democracy, fiche d'AB 502, loi d'urgence promulguée le 19 septembre 2026 (chapitre 333 des lois de 2026) · fiche (EN)
Gouverneur de Californie, « Governor Newsom signs new laws to protect California elections from Trump interference », dont AB 502 et AB 686, 19 septembre 2026 · communiqué (EN)
Wikipédia, « Apple Intelligence » (FR) · encyclopédie · article
Mesures provisoires chinoises sur les services d'IA générative, 10 juillet 2023, en vigueur le 15 août 2023, trad. angl. China Law Translate, « Interim Measures for the Management of Generative Artificial Intelligence Services » · traduction (EN)
Yicai Global, Joe Tsai, président d'Alibaba, confirme à Dubaï le partenariat avec Apple, 13 février 2025 · article (EN)
Mark Gurman, Bloomberg, « Apple Plans to Overhaul China iPhones With AI by Middle of Year », 14 février 2025 (abonnés) · article (EN)
Tripp Mickle, The New York Times, la Maison-Blanche et le Congrès examinent l'accord entre Apple et Alibaba, 17 mai 2025 (abonnés) · article (EN)
Zijing Wu, Cheng Leng et Michael Acton, Financial Times, l'approbation d'Apple Intelligence bloquée à Pékin sur fond de guerre commerciale, 4 juin 2025 (abonnés) · article (EN)
Michael Martina, David Shepardson et Eduardo Baptista, Reuters, « US says BYD, Baidu, Alibaba and other tech giants are aiding China's military », 8 juin 2026 (abonnés) · article (EN)
Che Pan et Liz Lee, Reuters, approbation d'Apple Intelligence en Chine avec Alibaba et Baidu, 15 juillet 2026 (abonnés) · article (EN)
Reuters, Apple entraîne avec Alibaba un modèle propre au marché chinois, 14 août 2026 (abonnés) · article (EN)
Apple, lancement de Siri AI (disponibilité, exclusion de la Chine), 14 septembre 2026 · communiqué (EN)
Apple, « Comment obtenir la nouvelle génération d'Apple Intelligence », rubrique sur la Chine continentale, 21 septembre 2026 · assistance
Mark Gurman, Bloomberg, « Apple Prepares to Debut First AI Features in China in December », 14 octobre 2026 (abonnés) · article (EN)
Reuters, « Tim Cook says Apple Intelligence approved in China, The Paper reports », 15 octobre 2026 (abonnés) · article (EN)
Conseil de l'Europe, « Council of Europe opens first ever global treaty on AI for signature », 5 septembre 2024 · communiqué (EN)
Conseil de l'Europe, Convention-cadre sur l'intelligence artificielle et les droits de l'homme, la démocratie et l'État de droit (STCE n° 225), Vilnius, 5 septembre 2024, art. 3 et 5 · texte (EN)
Conseil de l'Europe, « Switzerland Signs the Council of Europe's Global Treaty on AI », signature du 27 mars 2025 · communiqué (EN)
Office fédéral de la justice, « Intelligence artificielle » : avant-projet de loi en vue de la ratification attendu à la fin de 2026 · page officielle
Conseil de l'Europe, « European Union ratifies the Council of Europe Framework Convention on Artificial Intelligence », 15 mai 2026 · communiqué (EN)
Conseil de l'Europe, « Framework Convention Marks Two Years » : vingt et un signataires, une ratification, 3 septembre 2026 · communiqué (EN)
Karolína Babická et Cristina Giacomin (Commission internationale de juristes), Opinio Juris, sur le champ de la convention-cadre (secteur privé, sécurité nationale), 5 novembre 2024 · analyse (EN)
Cour de justice de l'Union européenne, communiqué n° 112/19, arrêt Google c. CNIL (C-507/17), 24 septembre 2019 · communiqué
Wikipédia, « Right to be forgotten » (EN) · encyclopédie · article
Cour de justice de l'Union européenne, communiqué n° 128/19, arrêt Glawischnig-Piesczek c. Facebook Ireland (C-18/18), 3 octobre 2019 · communiqué
Wikipédia, « Radio jamming » (EN) : brouillage de la BBC par l'Allemagne nazie, puis des radios occidentales par l'URSS de 1948 à 1988 · encyclopédie · article
Office des Nations unies contre la drogue et le crime (base SHERLOC), « UEJF and LICRA v. Yahoo! Inc. and Yahoo France », TGI de Paris, ordonnances de référé de 2000 · fiche (EN)
Wikipédia, « LICRA v. Yahoo! » (EN) : ordonnances parisiennes de 2000 et réponse des juges américains · encyclopédie · article
Wikipédia, « Google China » (EN) · encyclopédie · article
David Drummond (Google), « A new approach to China: an update », 22 mars 2010 · billet (EN)
Ministère chinois des Affaires étrangères, discours de Xi Jinping à l'ouverture de la deuxième World Internet Conference, Wuzhen, 16 décembre 2015 · discours (EN)
Wikipédia, « World Internet Conference » (EN) · encyclopédie · article
Commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis (majorité républicaine), « The Foreign Censorship Threat », 25 juillet 2025 · rapport (EN)
NPR (via KUNC), Washington interdit de visa cinq Européen·ne·s, dont Thierry Breton, 23 décembre 2025 · article (EN)
Reuters, vingt-neuf États signent à Shanghai l'accord fondateur de l'Organisation mondiale de coopération sur l'IA, 16 juillet 2026 (abonnés) · article (EN)
S6 · lundi 9 novembre 2026 · la source
Entre laisser circuler… et préserver les sources
Des moteurs de recherche… aux moteurs de réponse
Depuis le cours · C6
De la gratuité… à la propriété
« Comment assurer conjointement la circulation de l'information et le coût de sa production ? »
Le coût négligeable de la circulation de l'information ne dit rien du coût de sa production. Enquêter, vérifier et écrire demandent du temps et des personnes, et exposent parfois à des risques. Or le débat public vit de ce travail. Le Web a rendu l'information gratuite pour celles et ceux qui la lisent, en confiant son financement à la publicité, mais le moteur de recherche renvoyait du moins les lecteur·rice·s vers les sources. L'assistant, qui répond à leur place, pourrait garder ces lecteur·rice·s pour lui et tarir ainsi ce qui finance les sources.
Deux exigences également démocratiques se rencontrent ici. Laisser circuler l'information, c'est garder ouvert un savoir commun auquel chacun·e accède librement et dans lequel les réponses des machines peuvent puiser sans exclusive. C'est aussi priver de ressources celles et ceux qui enquêtent et vérifient. Préserver les sources, c'est rendre au travail d'information sa contrepartie, mais c'est aussi en réserver l'accès à qui peut payer et laisser les contrats décider de celles qui comptent. Chacune de ces orientations peut s'assortir d'une condition qui la précise sans l'annuler. Laisser circuler peut s'accompagner d'une redevance fixée par l'État, préserver les sources d'une exception réservée à la recherche. Ces conditions répondent à certains de ces problèmes et en font émerger d'autres, à commencer par la question de savoir qui fixe la redevance et qui décide de ce qui relève de la recherche.
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Qui doit financer l'information dont se nourrissent les réponses des machines ?
répond àL'exclusion de celles et ceux qui ne peuvent pas payer, et la fermeture du savoir commun.
Laisser circuler
fait émerger
Des rédactions privées de ressources, et moins d'enquêtes et de vérifications.
Un travail d'information dont les machines tirent leurs réponses sans contrepartie.
Une information financée par la publicité, et façonnée par la quête d'audience.
le monde qu'elle dessineUn savoir commun largement ouvert, où l'information abonde tandis que celles et ceux qui la produisent se raréfient.
répond àL'appropriation sans contrepartie d'un travail coûteux, celui d'enquêter, de vérifier et d'écrire.
Préserver les sources
fait émerger
Une information réservée à qui peut payer, et des réponses qui ne puisent plus que dans les sources sous contrat.
Une hiérarchie des sources fixée par les contrats plutôt que délibérée.
Des médias trop petits pour négocier, et des plateformes qui préfèrent partir.
le monde qu'elle dessineUne information mieux financée, mais dont l'accès et la visibilité dépendent de contrats que le public ne voit pas.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
« On the one hand information wants to be expensive, because it's so valuable. […] On the other hand, information wants to be free, because the cost of getting it out is getting lower and lower all the time. So you have these two fighting against each other. »
Stewart Brand, Hackers Conference, 1984, dans Whole Earth Review, mai 1985, p. 49 [1]
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers préserver les sources
Vendre ou plaider : Le Monde et le New York Times
Lorsque la réponse s'affiche en tête des résultats, les lecteur·rice·s vont moins vers les sources. Selon le Pew Research Center (900 adultes américain·e·s, mars 2025), un résultat classique n'est cliqué que dans 8 % des recherches où Google affiche un résumé produit par IA, contre 15 % sans résumé. Les liens du résumé ne le sont que dans 1 % des cas [2]. D'après les données de Chartbeat publiées par le Reuters Institute en janvier 2026, les visites que plus de 2 500 sites d'information reçoivent de la recherche Google ont baissé d'un tiers entre novembre 2024 et novembre 2025, sans que l'on sache quelle part en revient aux résumés. ChatGPT ne compense pas cette perte, puisque la recherche Google leur procure encore cinq cents fois plus de visites que lui. Les éditeurs interrogés s'attendent à perdre en trois ans 43 % de l'audience que leur apportent les moteurs [3].
Les journaux ont répondu de deux manières. Le 27 décembre 2023, après des négociations ouvertes en avril, la New York Times Company assigne OpenAI et Microsoft devant le tribunal fédéral de Manhattan. Elle réclame des dommages-intérêts ainsi que la destruction des modèles entraînés sur ses articles. Si les journaux ne peuvent plus produire ni protéger leur journalisme, écrit-elle, « there will be a vacuum that no computer or artificial intelligence can fill » [4, 5]. Le 13 mars 2024, Le Monde annonce au contraire un accord pluriannuel conclu avec OpenAI. Il porte sur l'entraînement des modèles et sur les réponses de ChatGPT, qui doivent citer les articles du journal avec son logo, un lien et le titre. Le journal en tire des revenus qu'il dit « significatifs » [6]. Suivent des accords avec Perplexity en mai 2025 et avec Meta en décembre [7, 8]. En septembre 2026, Louis Dreyfus, qui dirige le groupe, juge ces contrats « structurants pour notre activité » [9].
Les titres sous contrat gagnent aussi en visibilité dans les réponses. En 2025, Le Monde reçoit 25,9 % des visites que ChatGPT dirige depuis la France vers des sites d'information, contre 2,9 % pour l'audiovisuel public [10]. Le 1er septembre 2026, le ministère de la Justice des États-Unis prend parti pour OpenAI dans le procès du New York Times, en écartant des redevances de licence qui « would disproportionately benefit legacy media outlets » [11]. Les parties ont déposé leurs requêtes en jugement sommaire. Le juge Sidney Stein doit dire dans les prochains mois si l'affaire donnera lieu, en tout ou en partie, à un procès en 2027 [12].
Cas 2 tire vers laisser circuler
Le Web se ferme aux machines
Les grands modèles de langage ont appris sur le Web ouvert, que collectaient des robots d'exploration. Les sites se ferment désormais à ces robots. Selon la Data Provenance Initiative, en un an (2023-2024), plus de 28 % des sources les plus importantes d'un grand corpus d'entraînement, C4, deviennent entièrement interdites aux robots d'IA par leur fichier robots.txt. Les conditions d'utilisation restreignent en outre l'usage de 45 % du corpus. Les auteur·e·s préviennent que ces restrictions touchent aussi l'IA non commerciale et la recherche universitaire [13, 14]. Depuis le 1er juillet 2025, Cloudflare, par où passe une grande partie du Web, bloque par défaut ces robots sur les nouveaux sites qu'elle protège [15].
La fermeture n'est pas égale. Une étude publiée en octobre 2025, qui porte sur plus de 4 000 sites, montre que 60 % des sites d'information reconnus interdisent au moins un robot d'IA, contre 9,1 % des sites de désinformation. L'écart se creuse depuis 2023. Les auteur·e·s de l'étude y voient une asymétrie qui pourrait peser sur ce qu'apprennent les modèles [16]. Les éditeurs se ferment aussi aux robots des archives. En janvier 2026, le Nieman Lab recense 241 sites d'information de neuf pays qui interdisent au moins l'un des robots de l'Internet Archive, de peur que des entreprises d'IA ne collectent leurs articles par ce détour. Le New York Times les bloque entièrement depuis la fin de 2025, et le groupe Le Monde en écarte trois. Brewster Kahle, fondateur de l'Internet Archive, prévient que si les éditeurs limitent les bibliothèques, le public aura « less access to the historical record » [17, 18].
Apertus, le modèle ouvert et public de l'EPFL, de l'ETH Zurich et du CSCS, publié le 2 septembre 2025, respecte ces refus, y compris pour des pages collectées avant qu'ils ne soient exprimés. Il se prive ainsi d'environ 8 % de ses données en anglais et de 4 % dans les autres langues [19, 20, 21]. Des chercheur·e·s de l'EPFL et de l'ETH Zurich ont mesuré que respecter ces refus n'affaiblit pas les connaissances générales d'un modèle, mais qu'écarter les grands éditeurs dégrade ses performances dans des domaines spécialisés comme la recherche biomédicale [22].
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
Laisser circuler
À condition qu'une redevance fixée par l'État rémunère les sources
En Inde, un comité du ministère du Commerce propose le 9 décembre 2025 une licence obligatoire. Toute œuvre légalement accessible, articles de presse compris, pourrait de plein droit servir à entraîner les IA, sans que ses titulaires puissent s'y opposer, contre un pourcentage du chiffre d'affaires mondial des modèles, fixé par une instance nommée par le gouvernement et contestable devant le juge [23, 24, 25]. En Suisse, le Parlement renvoie en 2026 au Conseil fédéral un projet de droit voisin qui laisserait les grands services en ligne afficher des extraits d'articles, contre une rémunération perçue par une société de gestion collective, afin que le gouvernement y intègre l'IA [26, 27].
Ses conséquences : L'État fixe le montant de la rémunération et désigne l'organisme qui la répartit. Aucun journal ne peut plus soustraire ses articles à l'entraînement. Le comité indien renonce lui-même à mesurer ce que chaque œuvre apporte à un modèle et propose un taux uniforme [23]. En Suisse, le renvoi retarde le projet d'environ deux ans [26].
Préserver les sources
À condition de réserver une exception à la recherche
La directive européenne du 17 avril 2019 distingue deux usages de la fouille automatisée de textes et de données. Toute personne peut y procéder sur des contenus licitement accessibles, sauf si leurs titulaires de droits s'y sont opposés, par un signal lisible par machine pour les contenus en ligne (art. 4). Les organismes de recherche et les institutions du patrimoine culturel peuvent le faire à des fins de recherche scientifique sans que les titulaires puissent s'y opposer (art. 3) [28, 29]. La Suisse autorise de même, depuis le 1er avril 2020, la reproduction d'œuvres par un procédé technique pour les besoins de la recherche scientifique [30].
Ses conséquences : La frontière entre recherche et exploitation commerciale devient décisive. Le 10 décembre 2025, le tribunal régional supérieur de Hambourg confirme en appel que l'association LAION relevait de l'exception de recherche lorsqu'elle a constitué LAION-5B, une base d'images dont Stability AI avait cofinancé la création et qui a servi à entraîner Stable Diffusion, le modèle de cette entreprise [31, 32]. Les sources n'en tirent aucune rémunération.
Fiche du groupe S6 · la source
Avant la lecture, combien penchent pour…
Laisser circulerPréserver les sources
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
Laisser circulerPréserver les sources
Nous privilégions
Laisser circulerPréserver les sourcesà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
Que l'information soit payée par d'autres que ses lecteur·rice·s n'a rien de nouveau. Le 1er juillet 1836, Émile de Girardin lance La Presse, dont l'abonnement annuel tombe de 80 à 40 francs, les annonces compensant le manque à gagner [33]. L'information devient bon marché parce que l'attention de ses lecteur·rice·s se vend. Au XXIe siècle, la publicité suit le lectorat en ligne, mais pas les journaux. Au Royaume-Uni, les recettes publicitaires de la presse chutent de 65 % entre 2007 et 2017, tandis que Google et Facebook captent ensemble plus de la moitié de la publicité en ligne [34].
Lorsque la loi oblige les plateformes à payer, certaines préfèrent partir. En Espagne, une loi de 2014 contraint les éditeurs à faire payer aux agrégateurs les extraits de leurs articles, qu'ils le veuillent ou non. Google ferme Google News dans le pays le 16 décembre 2014 [35, 36]. La directive européenne du 17 avril 2019 accorde ensuite aux éditeurs un droit voisin, qu'ils peuvent négocier [28]. En France, l'Autorité de la concurrence inflige en 2021 à Google une amende de 500 millions d'euros pour ne pas l'avoir négocié de bonne foi [37]. Google News ne rouvre en Espagne qu'en juin 2022, une fois la loi espagnole modifiée [38]. Au Canada, une loi de juin 2023 oblige les grandes plateformes à négocier avec les éditeurs. À partir d'août 2023, Meta retire l'information de Facebook et d'Instagram pour ses usager·ère·s canadien·ne·s, y compris pendant les incendies de forêt de cet été-là, malgré les demandes du gouvernement. Le retrait dure encore au début de 2026 [39, 40, 41].
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
Qui paie peut choisir qui vit
En Hongrie, sous les gouvernements de Viktor Orbán, la publicité d'État, plus de 30 % du marché publicitaire, allait d'abord aux médias proches du pouvoir. La fondation KESMA, à laquelle 476 médias avaient été cédés fin 2018, en tirait 75 à 80 % de ses revenus [42, 43, 44]. À partir de 2021, le même gouvernement a aussi confié la plupart des universités à des fondations dont les conseils comptaient des proches du pouvoir, comme à Miskolc, où la ministre de la Justice présidait la fondation de l'université [45]. Et si une redevance sur l'IA était répartie de la même manière, ou si seule la recherche agréée par le pouvoir pouvait puiser librement dans les sources ?
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
La réponse sans visite
Hypothèse de rupture. Le moteur échangeait des lecteur·rice·s contre des contenus. La réponse les garde.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Huit dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
février 2025 – juillet 2026 · correctif annoncé, effets non publiés
Google Discover : qui décide qu'un site mérite d'être recommandé ?
Une même entreprise recommande, paie, et décide de ce qui relève du contenu indésirable.
Discover n'attend aucune requête : un système de recommandation compose, pour chaque utilisateur·rice d'Android ou de l'application Google, un fil d'articles ajusté à ses centres d'intérêt supposés. En France, ce fil est devenu la première source d'audience de la presse, et donc l'un des principaux distributeurs de ses revenus publicitaires. Depuis 2025, des sites sans rédaction, qui publient par IA des centaines d'articles par jour, parfois faux, y captent une part de cette attention, souvent rémunérée par AdSense, la régie publicitaire de Google. L'entreprise est ainsi tout à la fois celle qui recommande, celle qui paie et celle qui décide de ce qui relève du contenu indésirable. La question n'est plus seulement de distinguer le vrai du faux, mais de savoir qui décide qu'un site est un média digne d'être proposé au public, et selon quels critères.
Royaume-Uni et France : refuser les résumés IA sans disparaître de la recherche
Un droit de refus ne vaut que s'il ne coûte pas la visibilité dans la recherche.
Au Royaume-Uni, la Competition and Markets Authority (CMA), autorité de la concurrence dotée en 2024 de pouvoirs sur les marchés numériques, impose le 3 juin 2026 à Google de laisser les éditeurs refuser que leurs contenus alimentent AI Overviews et AI Mode, ses réponses générées par IA, sans être rétrogradés dans la recherche. L'essentiel de ces obligations s'applique le 3 décembre 2026. Google ajoute aussitôt à sa Search Console un réglage de refus, étendu au monde entier le 31 août, qui couvre aussi les résumés de Discover. Refuser revient néanmoins à sortir de ces réponses.
En France, où Google lance ces fonctions le 22 juillet 2026, l'Alliance de la presse d'information générale saisit le 11 août l'Autorité de la concurrence : ce déploiement, sans autorisation ni rémunération, méconnaîtrait les engagements pris par Google en 2022. Google dit avoir adapté sa rémunération et négocier. Aucune décision n'était publiée au 4 octobre 2026.
Commission européenne c. Google : l'abus de position dominante comme levier
Le droit de la concurrence peut-il obliger Google à payer les contenus qui nourrissent ses réponses ?
Le 9 décembre 2025, la Commission européenne ouvre une enquête formelle (affaire AT.40983) pour établir si Google abuse de sa position dominante en utilisant les contenus des éditeurs pour AI Overviews et AI Mode sans rémunération appropriée ni possibilité de refuser sans perdre l'accès à la recherche, et les vidéos de YouTube pour entraîner ses modèles, tout en interdisant aux concurrents d'en faire autant. Teresa Ribera, vice-présidente exécutive chargée de la concurrence, la justifie ainsi : « A free and democratic society depends on diverse media, open access to information, and a vibrant creative landscape. »
Début septembre 2026, la Commission interroge les éditeurs sur le mécanisme de refus proposé par Google. Dans un programme pilote, Google rémunère par ailleurs une centaine de sites dont les contenus contribuent à ses réponses. Certains disent avoir perçu moins de 1 000 dollars en plusieurs mois, et plusieurs grands éditeurs ont refusé d'y entrer.
La réponse gratuite est financée par les annonceurs, sans part pour les sources qui la nourrissent.
Le 16 janvier 2026, OpenAI annonce que la formule gratuite et la formule Go de ChatGPT afficheront des annonces signalées comme telles sous les réponses. L'entreprise promet que ces annonces n'influenceront pas les réponses, que les conversations ne seront pas vendues aux annonceurs et qu'aucune annonce n'accompagnera des sujets sensibles comme la santé ou la politique. Les essais commencent aux États-Unis le 9 février. Selon l'ATS, les annonces arrivent le 24 août en France et dans trente autres pays européens.
Le modèle de la presse gratuite financée par la publicité se reconstitue ainsi au niveau de la réponse, mais les éditeurs dont les articles la nourrissent ne perçoivent rien de ces recettes, et la séparation promise entre réponse et annonce n'est contrôlée par aucune autorité extérieure. Anthropic, qui développe l'assistant Claude, a annoncé le 4 février 2026 que celui-ci resterait sans publicité.
Un prestataire technique privé fixe les conditions d'accès des machines à l'information.
Cloudflare, entreprise américaine qui protège et accélère une grande partie des sites du Web, décide le 1er juillet 2025 de bloquer par défaut les robots d'exploration des entreprises d'IA, sauf s'ils paient les éditeurs. Obtenir du trafic d'OpenAI serait, selon elle, « 750 times more difficult » qu'avec le Google d'autrefois. Elle crée un péage à l'exploration, puis, le 30 septembre 2026, un paiement à l'usage : les entreprises d'IA déclarent les utilisations des contenus, Cloudflare facture et reverse.
Le 15 septembre 2026, elle distingue l'entraînement de la recherche : Google, Apple et Microsoft, qui s'engagent à respecter le refus de l'entraînement sans pénaliser le site dans la recherche, sont reconnus « Accountable ». Ni la loi ni le juge ne fixent ici les règles d'accès à l'information, mais un intermédiaire dont les réglages par défaut s'imposent à des millions de sites.
Faut-il rémunérer les extraits de presse affichés par les plateformes, ou l'usage qu'en font les IA ?
Le 20 juin 2025, le Conseil fédéral transmet au Parlement un projet de droit voisin des entreprises de médias (objet 25.064) : les services en ligne utilisés par au moins 10 % de la population rémunéreraient par une société de gestion collective les courts extraits d'articles qu'ils affichent, avec une part pour les journalistes. Le projet « ne réglemente pas l'utilisation de l'IA dans le domaine des médias ». Or les deux chambres ont adopté entre-temps la motion de Petra Gössi (PLR), qui demande de mieux protéger la propriété intellectuelle contre les abus liés à l'IA.
Le 2 mars 2026, le Conseil national renvoie le projet au Conseil fédéral pour qu'il y intègre l'IA, par 157 voix contre 29. Le Conseil des États confirme le 17 juin. Pour le rapporteur Damien Cottier (PLR), l'enjeu tient désormais à « la manière dont les contenus sont collectés, analysés, résumés et reformulés ».
Remplacer les secrétaires de rédaction par l'IA : le juge impose la consultation
Quand l'IA abaisse le coût de production de l'information, qui répond de sa fiabilité ?
Infopro Digital, éditeur de titres professionnels comme Le Moniteur, L'Usine nouvelle ou LSA, prévoit de remplacer ses dix-neuf secrétaires de rédaction par cinq chefs d'édition équipés d'un outil interne qui combine trois assistants : Claude coordonne, Perplexity cherche et vérifie, puis ChatGPT corrige. Les tribunaux imposent d'abord la consultation des représentants du personnel, à Créteil le 15 juillet 2025 pour Infopro, à Paris le 2 septembre 2025 pour l'outil MedIAGen de France Télévisions, puis en appel à Paris le 21 mai 2026.
Le 15 septembre 2026, le tribunal judiciaire de Créteil suspend la suppression de huit postes chez Gisi, filiale d'Infopro, faute d'expérimentation suffisante en conditions réelles. Le Syndicat national des journalistes compte 638 suppressions de postes annoncées dans la presse depuis mars 2026. Prisma Media en supprime 261, soit 40 % de ses effectifs. En Italie, le quotidien de centre droit Il Foglio s'essaie dès mars 2025 à une édition réalisée avec l'IA, dont des humains doivent corriger les erreurs, selon le Washington Post.
Aux États-Unis, c'est le piratage, non l'apprentissage, qui a d'abord eu un prix.
En juin 2025, dans le procès intenté par des auteurs à Anthropic, l'entreprise qui développe l'assistant Claude, le juge fédéral William Alsup estime que l'entraînement d'un modèle sur des livres acquis légalement relève de l'usage loyal, mais non la constitution d'une bibliothèque à partir de copies piratées. Pour éviter le procès sur ce second point, Anthropic accepte en septembre 2025 un règlement de 1,5 milliard de dollars, soit environ 3 000 dollars par œuvre. Le tribunal l'approuve définitivement le 20 juillet 2026, et les premiers paiements sont attendus au plus tard le 15 novembre 2026.
La comparaison avec l'Inde, où la Haute Cour de Delhi a provisoirement tenu l'entraînement pour licite le 24 juillet 2026 (ANI c. OpenAI), et avec le procès du New York Times, encore pendant (S6-1), montre que le prix de l'apprentissage reste fixé affaire par affaire, au gré des juges et des transactions.
Pew Research Center, « Google users are less likely to click on links when an AI summary appears in the results », 22 juillet 2025 · étude (EN)
Nic Newman, Reuters Institute for the Study of Journalism, « Journalism and Technology Trends and Predictions 2026 », chap. 2, « Answer Engines and the Implications for Traffic » (données de Chartbeat), janvier 2026 · PDF (EN)
The New York Times Company c. Microsoft et OpenAI, plainte devant le tribunal fédéral du district sud de New York, n° 1:23-cv-11195, 27 décembre 2023 · PDF (EN)
Wikipédia, « The New York Times v. Microsoft and OpenAI » (EN) · encyclopédie · article
Louis Dreyfus et Jérôme Fenoglio, « Intelligence artificielle : un accord de partenariat entre Le Monde et OpenAI », Le Monde, 13 mars 2024 · lettre aux lecteurs
Next, « Le Monde passe un accord avec Perplexity », 15 mai 2025 · brève
TechCrunch, accords de Meta avec des éditeurs, dont le groupe Le Monde, pour l'actualité dans Meta AI, 5 décembre 2025 · article (EN)
Clément Fages, « Louis Dreyfus : “Nous n'avons pas constaté d'impact d'AI Overviews sur nos audiences” », Influencia, 8 septembre 2026 · entretien
Nikos Smyrnaios et Olivier Koch, « Audience générée par ChatGPT : Le Monde écrase la concurrence », La Revue des médias (INA), 13 mai 2026 · article
The Washington Post (Miriam Waldvogel), « DOJ urges judge to rule for OpenAI, Microsoft in N.Y. Times lawsuit », 3 septembre 2026, repris par Jewish World Review· article (EN)
Axios (Sara Fischer), le procès du New York Times contre OpenAI et Microsoft entre dans la phase du jugement sommaire, 8 septembre 2026 · article (EN)
Shayne Longpre, Robert Mahari, Ariel Lee et al. (Data Provenance Initiative), « Consent in Crisis: The Rapid Decline of the AI Data Commons », NeurIPS 2024 · arXiv (EN)
Cloudflare, « Content Independence Day: no AI crawl without compensation! », 1er juillet 2025 · billet (EN)
Nicolas Steinacker-Olsztyn, Devashish Gosain et Ha Dao, « Is Misinformation More Open? A Study of robots.txt Gatekeeping on the Web », octobre 2025, version révisée d'août 2026 · arXiv (EN)
Andrew Deck et Hanaa' Tameez, « News publishers limit Internet Archive access due to AI scraping concerns », Nieman Lab, 28 janvier 2026 · article (EN)
Wikipédia, « Internet Archive » (FR) · encyclopédie · article
Projet Apertus (EPFL, ETH Zurich, CSCS), « Apertus: Democratizing Open and Compliant LLMs for Global Language Environments », rapport technique, septembre 2025, section 3 · arXiv (EN)
EPFL AI Center, présentation d'Apertus, 2 septembre 2025 · communiqué (EN)
Dongyang Fan, Vinko Sabolčec, Matin Ansaripour et al. (EPFL, ETH Zurich), « Can Performant LLMs Be Ethical? Quantifying the Impact of Web Crawling Opt-Outs », COLM 2025 · arXiv (EN)
Department for Promotion of Industry and Internal Trade (Inde), « Working Paper on Generative AI and Copyright », partie 1, « One Nation One License One Payment », décembre 2025 · PDF (EN)
TechCrunch, « India proposes charging OpenAI, Google for training AI on copyrighted content », 9 décembre 2025 · article (EN)
Wikipédia, « Department for Promotion of Industry and Internal Trade » (EN) · encyclopédie · article
Parlement suisse (ATS), renvoi au Conseil fédéral du projet de droit voisin des entreprises de médias, 17 juin 2026 · communiqué
Peter Ling et Jan Küng (Lenz & Staehelin), « Proposed bill on remuneration for online snippets in Switzerland » : un droit à rémunération, non un droit d'interdire, 22 juillet 2025 · analyse (EN)
Directive (UE) 2019/790 du 17 avril 2019 sur le droit d'auteur et les droits voisins dans le marché unique numérique, art. 3, 4 et 15 · EUR-Lex
Wikipédia, « Directive on Copyright in the Digital Single Market » (EN) · encyclopédie · article
Loi fédérale sur le droit d'auteur et les droits voisins (RS 231.1), art. 24d, « Utilisation d'œuvres à des fins de recherche scientifique », en vigueur depuis le 1er avril 2020 · Fedlex
Bird & Bird, « Higher Regional Court Hamburg Confirms AI Training was Permitted (Kneschke v. LAION) », sur l'arrêt du 10 décembre 2025 · analyse (EN)
The Cairncross Review, « A sustainable future for journalism », rapport remis au gouvernement britannique, 12 février 2019, chap. 4 · PDF (EN)
NPR (via WEKU), fermeture de Google News en Espagne, 16 décembre 2014 · article (EN)
Wikipédia, « Google Actualités » (FR) · encyclopédie · article
Wikipédia, « Alliance de la presse d'information générale » (FR), sur la décision de l'Autorité de la concurrence de juillet 2021 · encyclopédie · article
Fuencisla Clemares (Google), « Google News is now available in Spain », 22 juin 2022 · billet (EN)
TechCrunch, Meta commence à retirer l'information au Canada, 2 août 2023 · article (EN)
La Presse canadienne (BNN Bloomberg), Ottawa reste ouvert à un accord avec Meta pour le retour de l'information, 28 janvier 2026 · article (EN)
Commission européenne, Rapport 2026 sur l'État de droit, chapitre consacré à la Hongrie, SWD(2026) 917 final · PDF (EN)
Átlátszó, formation de l'empire médiatique progouvernemental de 476 titres, republié par la Fondation Heinrich Böll, 21 décembre 2018 · article (EN)
Wikipédia, « Central European Press and Media Foundation » (EN) · encyclopédie · article
Thomas Brent, Science|Business, l'Union prive 21 universités hongroises gérées par des fondations des fonds Erasmus+ et Horizon Europe, 10 janvier 2023 · article (EN)
S7 · lundi 16 novembre 2026 · la parole
Entre protéger l'anonymat… et situer la parole
Du pseudonyme… à la voix synthétique
Depuis le cours · C7
De la liberté d'expression… au ciblage de l'individu
« Comment assurer conjointement les qualités de l'anonymat et de la liberté d'expression ? »
L'anonymat protège la liberté d'expression, car il permet de dire ce qu'un pouvoir, un employeur ou une majorité réprouvent sans s'exposer à leurs représailles. Mais il empêche de savoir qui parle. Avec l'IA, il empêche même de savoir si une personne parle. Que vaut une parole anonyme lorsqu'elle peut n'être celle de personne, et que vaut l'anonymat lorsqu'un visage peut être reconnu dans une foule ?
Le droit de la presse a longtemps fait face à cette difficulté en désignant une personne qui répond de ce qui est publié, sans que chaque auteur·e ait à se nommer. Une plateforme qui recommande ou un modèle qui répond n'ont pas de rédacteur responsable, et la question glisse de « qui parle ? » à « qui répond de ce qui est dit ? ». Situer la parole protège contre les faux-nez et les voix synthétiques, mais le pouvoir qui détient un registre des locuteur·rice·s peut toujours s'en servir contre elles et eux. L'anonymat protège les plus exposé·e·s, mais il laisse sans auteur, et parfois sans humain, une part croissante de ce qui se dit en public. Chacune des deux orientations peut s'assortir d'une condition qui la précise sans la remplacer. Protéger l'anonymat peut exiger une preuve d'humanité qui ne dise pas qui parle. Situer la parole peut réserver à un juge le soin de lever l'anonymat. Ces conditions ont elles aussi leurs conséquences.
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Qui doit répondre d'une parole publique, quand elle peut n'être celle de personne ?
répond àL'exposition des plus vulnérables (dissident·e·s, minorités, lanceur·euse·s d'alerte et journalistes menacé·e·s).
Protéger l'anonymat
fait émerger
Des voix dont on ignore l'auteur, et même s'il est humain.
Une manipulation et un harcèlement dont personne n'a à répondre.
Des foules simulées, que rien ne distingue d'un public.
le monde qu'elle dessineUn espace où chacun·e peut parler sans crainte, mais où l'on ne sait plus qui parle, ni même si quelqu'un parle.
répond àLes faux-nez, les voix synthétiques et la parole sans répondant.
Situer la parole
fait émerger
Un registre des locuteur·rice·s, que tout pouvoir qui le détient peut retourner contre elles et eux.
L'autocensure des plus exposé·e·s.
Des tiers, publics ou privés, qui certifient l'humanité et l'identité de chacun·e.
le monde qu'elle dessineUn espace où chaque parole a un auteur, et où chacun·e parle sous le regard de qui tient le registre.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
L'anneau de Gygès rend invisible celui qui le porte, et nul, selon Glaucon, ne resterait juste avec lui, car « on n'est pas juste par choix, mais par contrainte ».
Platon, La République, II, 360c, trad. Émile Chambry [1]
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers situer la parole
Reddit et l'expérience de l'Université de Zurich
De novembre 2024 à mars 2025, une équipe de l'Université de Zurich publie sur r/changemyview, un forum de Reddit qui compte 3,8 millions de membres, 1 783 commentaires générés par IA [2]. Des modèles de langage (GPT-4o, Claude 3.5 Sonnet et Llama 3.1) y parlent sous des identités inventées, comme celle d'un homme se disant victime de viol ou d'un homme noir hostile à Black Lives Matter [3]. Une partie des réponses est ajustée au genre, à l'âge, à l'origine, au lieu de vie et à l'orientation politique de l'interlocuteur·rice, qu'un autre modèle déduit de ses cent derniers messages [4]. Le forum est voué à la délibération. Chacun·e y expose une opinion pour qu'on la conteste, et accorde un « delta » à l'argument qui l'a fait changer d'avis [5]. Les commentaires générés l'obtiennent trois à six fois plus souvent que la moyenne des participant·e·s humain·e·s. Selon l'équipe, aucun membre du forum n'a soupçonné publiquement qu'une IA écrivait ces commentaires [4].
La commission d'éthique de la faculté avait demandé en avril 2024 que la démarche soit mieux justifiée, que les participant·e·s soient informé·e·s autant que possible et que les règles de la plateforme soient pleinement respectées. Ses recommandations ne liaient pas l'équipe [6]. Les règles du forum proscrivent pourtant l'IA non déclarée [7]. Informé·e·s une fois les données recueillies, les modérateur·rice·s révèlent l'expérience le 26 avril 2025 [6]. Reddit bannit les comptes, et son directeur juridique, Ben Lee, juge l'expérience « deeply wrong on both a moral and legal level » [3]. L'université inflige un avertissement formel au responsable de l'étude, dont l'équipe renonce à publier les résultats [6].
Une étude menée notamment à l'EPFL conclut en mai 2025 que GPT-4, lorsqu'il connaît quelques traits de son interlocuteur·rice, l'emporte sur un humain dans 64 % des débats où l'un des deux persuade davantage [8]. En septembre 2026, ses auteurs reconnaissent toutefois qu'elle ne permet pas d'attribuer cet avantage à la seule personnalisation [9]. En janvier 2026, des chercheur·e·s mettent en garde, dans Science, contre des essaims de faux profils coordonnés qui donneraient « the illusion that everyone is saying this » [10]. En mai 2025, Steve Huffman, PDG de Reddit, rappelle que « Anonymity is essential to Reddit » [11]. Depuis mars 2026, la plateforme demande aux comptes dont l'activité paraît automatisée de prouver qu'un humain les tient, sans chercher à savoir lequel. Elle n'interdit pas pour autant de publier des textes écrits par une IA [12]. Les comptes de l'expérience zurichoise étaient d'ailleurs tenus par des humains, les membres de l'équipe.
Cas 2 tire vers protéger l'anonymat
Venezuela : des avatars pour protéger les journalistes
Le 28 juillet 2024, le Conseil national électoral du Venezuela proclame la réélection de Nicolás Maduro sans publier le détail des résultats, alors que les procès-verbaux réunis par l'opposition donnent la victoire à Edmundo González [13]. La contestation est réprimée. À la fin du mois d'août, au moins sept journalistes ont été arrêté·e·s depuis le scrutin, selon l'Institut presse et société (IPYS) [14]. Beaucoup publient désormais sans signature et évitent d'apparaître à l'écran, car il leur faut, selon Luz Mely Reyes, directrice du média Efecto Cocuyo, « avoid to be identified by police or by the security forces » [15].
Le 14 août 2024, la plateforme journalistique Connectas et deux alliances de médias indépendants, Venezuela Vota et La Hora de Venezuela, lancent « Operación Retuit ». Deux avatars générés par IA, « La Chama » et « El Pana », présentent sur les réseaux sociaux l'information de quatorze médias et organisations, dont six ont subi des persécutions officielles, tandis que les journalistes qui l'ont réunie et vérifiée restent anonymes [16]. Les avatars se déclarent comme tels, « We were created by artificial intelligence » [14]. La parole ainsi diffusée est imputée au collectif de médias qui en répond. Quinze épisodes paraissent jusqu'au 3 septembre 2024 [16]. La même technique avait servi au début de 2023 à la propagande d'État [17].
Le 3 janvier 2026, une opération militaire américaine capture Nicolás Maduro, et sa vice-présidente, Delcy Rodríguez, assure l'intérim [18]. Le 5 janvier, quatorze journalistes sont arrêté·e·s, puis relâché·e·s sans être inculpé·e·s [19]. La loi d'amnistie du 19 février 2026 permet de libérer vingt-huit journalistes et professionnel·le·s des médias, dont la plupart restent soumis·es à des mesures de contrôle judiciaire [20]. La loi contre la haine de 2017 punit l'incitation à la haine de peines allant jusqu'à vingt ans de prison [21]. Le 29 septembre 2026, Delcy Rodríguez en reconnaît un usage abusif et en demande une réforme partielle, que l'Assemblée nationale confie à une commission spéciale, tandis que le Collège national des journalistes en réclame l'abrogation [22].
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
Protéger l'anonymat
À condition de prouver qu'on est humain sans dire qui l'on est
World, que développe l'entreprise Tools for Humanity, cofondée par Sam Altman, par ailleurs à la tête d'OpenAI, délivre une preuve d'humanité unique à qui se présente devant une sphère, l'Orb, qui photographie l'iris et le visage, « without revealing anything else about you » [23, 24]. En avril 2026, Tinder l'étend aux États-Unis, et Tools for Humanity revendique près de 18 millions de personnes vérifiées [25, 26]. L'e-ID suisse, acceptée de justesse le 28 septembre 2025, suit une voie publique voisine. Délivrée par l'État, elle doit permettre de prouver un attribut, comme l'âge, en ne transmettant que les données nécessaires [27, 28].
Ses conséquences : Une entreprise privée devient le tiers qui certifie, par la biométrie, qu'on est humain. Des autorités ont suspendu, restreint ou fait effacer ses collectes au Kenya, en Espagne, en Bavière, à Hong Kong, au Brésil, en Indonésie, aux Philippines, en Thaïlande et en Colombie [29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37]. L'IA qui rend la preuve nécessaire la fragilise aussi, puisque la Confédération a repoussé le 30 juin 2026 la mise en service de l'e-ID, notamment pour mieux détecter les hypertrucages [38].
Situer la parole
À condition que seul un juge puisse lever l'anonymat
Le quotidien autrichien Der Standard demande à qui commente ses articles de s'inscrire sous son nom, mais publie les commentaires sous pseudonyme. À partir de 2012, deux responsables politiques, dont le secrétaire général du FPÖ, exigent l'identité de commentateur·rice·s qui les avaient visés. La Cour suprême autrichienne ordonne de la livrer. Le 7 décembre 2021, la Cour européenne des droits de l'homme juge que ces décisions violent la liberté d'expression, faute d'avoir mis en balance les intérêts en présence. L'anonymat, rappelle-t-elle, « has long been a means of avoiding reprisals or unwanted attention », sans être un droit absolu [39, 40].
Ses conséquences : Le registre existe chez qui recueille les identités, et la protection ne vaut qu'autant que les juges restent indépendants. La mise en balance prend du temps lorsqu'elle est contestée, puisque l'affaire autrichienne commence en juin 2012 et ne s'achève à Strasbourg qu'en décembre 2021 [40]. Un nom déclaré à l'inscription ne prouve pas l'identité. La vérifier suppose une pièce officielle, donc un registre plus complet.
Fiche du groupe S7 · la parole
Avant la lecture, combien penchent pour…
Protéger l'anonymatSituer la parole
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
Protéger l'anonymatSituer la parole
Nous privilégions
Protéger l'anonymatSituer la paroleà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
Le débat public n'a jamais exigé que chacun·e parle sous son nom. En 1787 et 1788, Alexander Hamilton, James Madison et John Jay défendent le projet de Constitution américaine dans 85 essais signés d'un pseudonyme commun, « Publius » [41]. En 1995 encore, la Cour suprême des États-Unis protège le tract électoral anonyme, car, écrit-elle, « Anonymity is a shield from the tyranny of the majority » [42]. L'anonymat n'a pas signifié pour autant l'irresponsabilité, puisque le droit de la presse a déplacé la question de l'auteur vers celle ou celui qui répond de la publication. La loi française du 29 juillet 1881 poursuit d'abord le directeur de la publication, puis à défaut l'auteur, l'imprimeur et le distributeur [43]. En Suisse, seul l'auteur est punissable, sauf s'il ne peut être découvert ou traduit devant un tribunal suisse, auquel cas le rédacteur responsable répond de ne pas s'être opposé à la publication [44]. La Constitution garantit en outre le secret de rédaction, qui permet aux journalistes de taire leurs sources [44, 45], protection que la Cour européenne des droits de l'homme tient pour « l'une des pierres angulaires de la liberté de la presse » [46].
Les faux-nez précèdent eux aussi l'IA. En 2013, la communauté de Wikipédia bloque ou bannit plus de 250 comptes attribués à Wiki-PR, une société de rédaction rémunérée [47, 48]. Un pouvoir arbitraire en a fait une politique. Gary King, Jennifer Pan et Margaret Roberts estiment en 2017 que le gouvernement chinois fabrique chaque année quelque 448 millions de commentaires, glissés parmi les messages ordinaires comme s'ils exprimaient l'opinion de simples internautes, moins pour argumenter que pour détourner l'attention [49, 50].
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
Un registre des visages
Le 18 mars 2025, la Hongrie interdit la marche des fiertés et autorise la police à en identifier les participant·e·s par reconnaissance faciale [51, 52, 53]. Le système compare leurs images aux profils biométriques tirés des photographies de toute personne titulaire d'un document d'identité, d'un passeport ou d'un permis de conduire. La police peut engager la procédure sans autorisation préalable d'un juge [54, 55]. La loi reste en vigueur après l'alternance d'avril 2026, si bien que l'outil survit au gouvernement qui l'a voulu [56, 57].
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
La parole sans locuteur
Hypothèse de rupture. Des voix crédibles qui ne sont celles de personne, presque sans coût et ajustées à chaque interlocuteur·rice. Le même changement d'échelle atteint l'anonymat que procurait la foule, puisqu'un visage peut désormais y être reconnu de manière automatique et systématique.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Sept dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
avril 2025 – mars 2026
Experts et journalistes fictifs : l'IA fabrique des signatures
Quand une signature ne renvoie à personne, qui répond de ce qu'elle affirme ?
Le 7 avril 2025, le site professionnel britannique Press Gazette révèle que « Barbara Santini », présentée comme psychologue mais absente des registres britanniques de la profession, a été citée par Vogue, Metro, Cosmopolitan, le Telegraph, le Daily Mail ou le Sun. Selon la synthèse du site d'information français Next, des dizaines d'articles fondés sur de tels « experts », inventés pour améliorer le référencement de sites marchands, ont ensuite été effacés ou corrigés. « Since ChatGPT's launch in late 2022, anyone can pose as an expert with minimal effort », résume Andy Smith, fondateur d'un service de mise en relation entre journalistes et experts. En France, le groupe Prisma Media aurait créé, selon Marianne cité par Next, de faux profils de journalistes et de diététiciennes pour « augmenter » ses rédactions. Le problème du forum de Zurich (S7-1) se retrouve ainsi dans la presse : la signature fabrique une autorité sans personne pour en répondre.
Californie : masques, matricules et reconnaissance faciale face aux agents fédéraux
Qui doit être identifiable : l'agent qui contrôle, ou la personne contrôlée ?
Le 20 septembre 2025, face aux opérations fédérales contre l'immigration, la Californie adopte deux lois : l'une interdit aux forces de l'ordre de se masquer, l'autre oblige les agents fédéraux en civil à afficher une identification. En février 2026, un juge fédéral suspend l'interdiction des masques pour les agents fédéraux, parce qu'elle épargnait ceux de l'État. Le 22 avril, la cour d'appel du neuvième circuit suspend l'obligation d'identification, au nom de la primauté du droit fédéral. Le 29 septembre 2026, le gouverneur Gavin Newsom signe SB 1004, qui étend l'interdiction des masques à toutes les forces de l'ordre. Dans le même temps, l'application Mobile Fortify permet aux agents de l'immigration de scanner le visage des personnes contrôlées. Selon un document fédéral obtenu par 404 Media, nul ne peut refuser le scan, et les photos sont conservées quinze ans, citoyen·ne·s compris. L'État revendique l'anonymat pour ses agents et le refuse aux personnes qu'ils contrôlent.
Anthropic et le Pentagone : qui fixe la limite de la surveillance de masse ?
Qui décide qu'une IA ne servira pas à surveiller les citoyens : le fournisseur, l'exécutif ou le juge ?
En février 2026, l'entreprise américaine Anthropic refuse que le ministère de la Défense, désormais appelé aussi ministère de la Guerre, utilise son modèle Claude pour la surveillance de masse des Américains ou pour des armes létales entièrement autonomes. Le ministère l'exclut alors de ses fournisseurs comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement ». Le 27 août 2026, le tribunal fédéral de San Francisco annule cette désignation, qu'il juge prise en représailles aux critiques de l'entreprise envers le gouvernement, mais le ministère l'avait aussi fondée sur une loi relative aux marchés publics dont le contrôle revient à la cour d'appel fédérale du district de Columbia. Le 25 septembre, celle-ci donne raison au ministère par deux voix contre une : « in our Republic, it is the President and the Secretary of War who must determine how best to balance the competing risks », écrit le juge Gregory Katsas. Dissidente, la juge Karen Henderson craint que tout fournisseur doive désormais choisir : « Agree to the Secretary's demands or risk being designated a national security threat ». L'arrêt cite des articles selon lesquels Anthropic s'était inquiétée auprès de Palantir du rôle de ses technologies dans la capture de Nicolás Maduro.
La voix synthétique comme propagande d'État : House of News et Synthesia
Les conditions d'utilisation d'un fournisseur peuvent-elles décider qui emprunte un visage synthétique ?
Selon le rapport Freedom on the Net 2023 de l'ONG américaine Freedom House, des médias d'État vénézuéliens ont diffusé au début de 2023 les vidéos d'une chaîne anglophone inexistante, House of News, dont les présentateurs étaient produits avec l'outil de l'entreprise londonienne Synthesia, en violation de ses conditions d'utilisation. Des vidéos semblables, présentées par de faux journalistes synthétiques, ont été attribuées à des campagnes liées aux gouvernements chinois, burkinabé et russe. Un acteur britannique, Dan Dewhirst, qui avait cédé son image à Synthesia en 2021 pour en faire un avatar, a retrouvé son propre visage dans les vidéos vénézuéliennes. L'entreprise dit avoir renforcé en 2024 la sélection de ses utilisateurs et la vérification de leurs contenus par des modérateurs. Ce sont ainsi les règles privées d'un fournisseur qui décident, avant toute loi, qui peut emprunter un visage synthétique. Operación Retuit (S7-2) montre que la même technique peut servir l'usage inverse.
Peut-on prouver un attribut, comme son âge, sans dévoiler son identité ni laisser de trace ?
Le 28 septembre 2025, le peuple suisse accepte de justesse, par 50,39 % des voix, la loi sur l'identité électronique. Contrairement au projet rejeté en 2021, qui en confiait l'émission à des entreprises privées, l'e-ID sera délivrée par l'État, gratuite et facultative, et conservée dans une application de portefeuille, swiyu, sur le téléphone de son titulaire. En février 2026, le Conseil fédéral renforce la protection des données : les services qui la consultent devront déclarer à l'avance quelles données ils demandent, et chaque personne disposera de plusieurs identités techniques impossibles à relier, pour empêcher de suivre ses transactions. Prévu pour le 1er décembre 2026, le lancement est repoussé le 30 juin : selon la RTS, l'Office fédéral de la justice invoque « les dernières évolutions en matière d'intelligence artificielle ». À l'inverse de la reconnaissance faciale, l'e-ID ne livre que les données qu'un service a déclarées et que son titulaire accepte de transmettre.
Dire qu'une machine parle, sans lever l'anonymat de personne.
L'article 50 du règlement européen sur l'IA impose depuis le 2 août 2026 des obligations de transparence : informer les personnes qu'elles s'adressent à un système d'IA, sauf si cela va de soi, marquer de façon lisible par machine les contenus générés ou modifiés par IA, et signaler les hypertrucages, avec des aménagements pour les œuvres manifestement artistiques ou satiriques. Un texte généré par IA et publié pour informer le public sur des questions d'intérêt général doit aussi être signalé, sauf s'il a fait l'objet d'un contrôle éditorial et qu'une personne physique ou morale assume la responsabilité de sa publication : le droit européen retrouve ici la figure du directeur de publication. Le règlement dit « omnibus », publié en juillet 2026, a reporté au 2 décembre 2026 le marquage pour les systèmes déjà sur le marché. C'est la réponse européenne au problème posé par les personas de Zurich (S7-1) : signaler la machine sans lever l'anonymat des personnes.
Iran : la reconnaissance faciale au service du voile obligatoire
L'identification automatisée peut-elle servir à contrôler les corps dans l'espace public ?
Dans un rapport présenté au Conseil des droits de l'homme en mars 2025, la mission internationale indépendante d'établissement des faits sur l'Iran, créée par les Nations unies à la suite des manifestations commencées le 16 septembre 2022, documente l'usage de technologies de surveillance pour contrôler le port obligatoire du voile. En avril 2024, l'État recourt à des drones à Téhéran et dans le sud du pays, et un logiciel de reconnaissance faciale aurait été installé à l'entrée de l'université Amirkabir pour contrôler le voile des femmes qui y étudient. L'application « Nazer » permet en outre à des particuliers agréés et à la police de signaler les femmes non voilées dans un véhicule, y compris, depuis septembre 2024, dans les transports publics et les taxis. Le propriétaire reçoit aussitôt un avertissement. L'identification automatisée y sert moins à punir une parole qu'à rendre chaque présence visible et sanctionnable, comme en Hongrie (S7 · première épreuve).
Platon, La République, livre II, 359b-360d, trad. Émile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1932 · texte (Wikisource)
Morgane Tual, « IA : sur Reddit, une expérience menée sur les utilisateurs fait polémique », Le Monde, 29 avril 2025 (abonnés) · article
404 Media, Reddit annonce des « formal legal demands » contre les chercheur·e·s de l'Université de Zurich (déclaration de Ben Lee, personas employées), 29 avril 2025 · article (EN)
Résumé étendu de l'étude de l'équipe de l'Université de Zurich (modèles, personnalisation, taux de persuasion), avril 2025, publié par Retraction Watch · document (EN)
Retraction Watch, déclaration de l'Université de Zurich sur l'expérience menée sur r/changemyview (avis de la commission d'éthique, avertissement formel, renoncement à publier), 29 avril 2025 · article (EN)
NBC News, l'expérience de l'Université de Zurich sur r/changemyview, déclarations des modérateur·rice·s (« a decidedly human space that rejects undisclosed AI as a core value ») et de Ben Lee, avril 2025 · article (EN)
Francesco Salvi, Manoel Horta Ribeiro, Riccardo Gallotti et Robert West, « On the conversational persuasiveness of GPT-4 », Nature Human Behaviour, 19 mai 2025 · étude (EN)
Francesco Salvi, Manoel Horta Ribeiro, Riccardo Gallotti et Robert West, rectificatif à « On the conversational persuasiveness of GPT-4 », Nature Human Behaviour, 3 septembre 2026 · rectificatif (EN)
City St George's (Université de Londres), présentation de l'article « How malicious AI swarms can threaten democracy », Science (Policy Forum), 22 janvier 2026 · communiqué (EN)
TechCrunch, Steve Huffman annonce une vérification d'humanité confiée à des tiers (« Anonymity is essential to Reddit »), 6 mai 2025 · article (EN)
TechCrunch, nouvelles exigences de vérification d'humanité de Reddit, déclaration de Steve Huffman, 25 mars 2026 · article (EN)
Wikipédia, « World (blockchain) » (EN) · encyclopédie · article
TechCrunch, World étend sa vérification d'humanité, à commencer par Tinder, 17 avril 2026 · article (EN)
Decrypt, World revendique 18 millions de personnes vérifiées et étend son partenariat avec Tinder aux États-Unis, 17 avril 2026 · article (EN)
Wikipédia, « 2025 Swiss referendums » (EN), loi sur l'e-ID acceptée le 28 septembre 2025 par 50,39 % des voix · encyclopédie · article
Conseil fédéral, « Votation sur l'e-ID : le Conseil fédéral recommande de voter oui », 12 août 2025 · communiqué
Amnesty International Kenya, déclaration sur l'arrêt de la Haute Cour jugeant illégales les opérations de Worldcoin au Kenya, 6 mai 2025 · déclaration (EN)
Agence espagnole de protection des données, mesure conservatoire contre Worldcoin, 6 mars 2024 · communiqué (EN)
Autorité bavaroise de protection des données (BayLDA), décision sur Worldcoin, 19 décembre 2024 · communiqué (EN)
Cointelegraph, la commissaire à la protection des données de Hong Kong ordonne l'arrêt des opérations de Worldcoin, 22 mai 2024 · article (EN)
The Record, l'autorité brésilienne de protection des données et la rémunération des scans d'iris, 27 janvier 2025 · article (EN)
Cointelegraph, suspension de l'enregistrement de World ID en Indonésie, 5 mai 2025 · article (EN)
Commission nationale de la vie privée des Philippines, ordre de cessation adressé à Tools for Humanity, octobre 2025 · communiqué (EN)
The Record, la Thaïlande ordonne l'effacement de 1,2 million de scans d'iris, 26 novembre 2025 · article (EN)
Finance Colombia, confirmation de la fermeture définitive des opérations de Worldcoin en Colombie, 13 juillet 2026 · article (EN)
Office fédéral de la justice, « Nouveau calendrier pour la mise en service de l'e-ID et de l'infrastructure de confiance », 30 juin 2026 · communiqué
Cour européenne des droits de l'homme, Standard Verlagsgesellschaft mbH c. Autriche (n° 3), requête n° 39378/15, arrêt du 7 décembre 2021, § 74 à 96 · HUDOC
Columbia Global Freedom of Expression, analyse de l'arrêt Standard Verlagsgesellschaft mbH c. Autriche (n° 3) (faits, procédure de 2012 à 2021) · analyse (EN)
Wikipédia, « McIntyre v. Ohio Elections Commission » (EN), arrêt de la Cour suprême des États-Unis du 19 avril 1995 · encyclopédie · article
Wikipédia, « Responsabilité en cascade » (FR), articles 42 et 43 de la loi du 29 juillet 1881 · encyclopédie · article
Code pénal suisse du 21 décembre 1937 (RS 311.0), art. 28 (punissabilité des médias), 28a (protection des sources) et 322bis (défaut d'opposition à une publication constituant une infraction) · Fedlex
Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 (RS 101), art. 17 (liberté des médias) · Fedlex
Cour européenne des droits de l'homme (Grande Chambre), Goodwin c. Royaume-Uni, requête n° 17488/90, arrêt du 27 mars 1996, § 39 · HUDOC
Sue Gardner (Wikimedia Foundation), réponse aux révélations sur la rédaction rémunérée et les faux-nez, 21 octobre 2013, reprise par InfoDocket · déclaration (EN)
Gary King, Jennifer Pan et Margaret E. Roberts, « How the Chinese Government Fabricates Social Media Posts for Strategic Distraction, Not Engaged Argument », American Political Science Review, vol. 111, n° 3, 2017 · étude (EN)
Wikipédia, « Parti des 50 centimes » (FR) · encyclopédie · article
Le Monde, « En Hongrie, Viktor Orban en passe d'interdire la Marche des fiertés », 17 mars 2025 (abonnés) · article
Wikipédia, « Hungarian Pride parade ban » (EN) · encyclopédie · article
Liberties, HCLU (TASZ), EDRi et ECNL, analyse juridique de la surveillance biométrique en Hongrie au regard du règlement européen sur l'IA, 28 avril 2025 · analyse (EN)
Comité Helsinki hongrois, TASZ et Utcajogász, questions-réponses sur la marche des fiertés de 2025, questions 35 et 36 (registre des profils faciaux) · guide (EN)
Háttér, TASZ et Comité Helsinki hongrois, contribution au rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté de réunion pacifique (surveillance numérique en Hongrie), 7 novembre 2025 · rapport (EN)
EUobserver, tribune de Liberties, d'EDRi et d'ECNL sur la surveillance biométrique en Hongrie après l'alternance, 25 juin 2026 · tribune (EN)
Lydia Gall, Human Rights Watch, le projet de loi hongrois du 14 septembre 2026 laisse intacte la loi sur les rassemblements, 16 septembre 2026 · article (EN)
S8 · lundi 23 novembre 2026 · le jugement
Entre automatiser le jugement… et l'incarner
Des gardiens de l'information… aux machines qui jugent
Depuis le cours · C8
De l'intelligence collective… à l'intelligence artificielle
« Comment déléguer une part croissante des processus d'organisation de l'information à des machines tout en n'explicitant pas les moyens de cette organisation ? »
Toute sphère publique suppose que quelqu'un juge de ce qui mérite d'y être publié, de ce qui doit en être retiré et de ce qui passe pour vrai. Sur les grandes plateformes, aucune équipe humaine ne peut tout examiner, et celles et ceux qui s'y essaient sont exposé·e·s au pire. Le jugement est donc de plus en plus délégué à des machines, qui l'appliquent à d'immenses volumes sans toujours pouvoir l'expliquer, selon des critères que fixe celui qui les règle.
Qui certifie le vrai et l'acceptable, une autorité publique, une plateforme, des expert·e·s, la foule ou un modèle ? Faire primer le vrai suppose que quelqu'un le définisse. Contester suppose de pouvoir faire réexaminer une décision de retrait, de classement ou de refus. Automatiser le jugement permet de l'étendre à tout ce qui circule, au détriment de l'explication et du recours. L'incarner les préserve, mais n'en atteint qu'une infime partie tout en exposant celles et ceux qui jugent. L'une et l'autre orientation peuvent s'assortir d'une condition qui les précise sans les remplacer, comme garantir qu'une personne réexamine toute décision contestée, ou confier le jugement au grand nombre plutôt qu'à quelques expert·e·s. Ces conditions ont elles aussi leurs conséquences. Elles déplacent souvent la question vers celle ou celui qui en fixe les règles. La contestation est d'autant plus difficile que la décision est prise pour chaque personne, car on ne conteste ni ce que l'on ne voit pas, ni ce que d'autres ne voient pas (Dispositif).
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Qui doit juger de ce qui circule, quand aucun regard humain ne peut tout examiner ?
répond àL'impossibilité, pour des personnes, de tout examiner, et leur exposition au pire.
Automatiser le jugement
fait émerger
Des jugements sans auteur, qui ne s'expliquent pas et se contestent mal.
Des critères fixés par celui qui règle la machine.
Des erreurs reproduites par milliers, dans des langues et des contextes mal connus.
le monde qu'elle dessineUn espace où tout est jugé, sans que personne ait à rendre raison de chaque jugement.
répond àL'opacité et l'irresponsabilité du jugement automatique.
Incarner le jugement
fait émerger
Un jugement rare, lent et partiel, qui laisse passer l'essentiel de ce qui circule.
Des travailleur·euse·s exposé·e·s au pire, avec leurs propres biais.
Des langues et des régions que personne ne lit.
le monde qu'elle dessineUn espace où chaque décision a un auteur et peut être discutée, mais où la plupart des contenus ne sont jamais examinés.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
« All the News That's Fit to Print » : depuis le 10 février 1897, la une du New York Times rappelle que quelqu'un décide de ce qui mérite d'être imprimé.
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers automatiser le jugement
Qui doit regarder le pire ?
De 2019 à 2023, à Nairobi, des modérateur·rice·s venu·e·s de toute l'Afrique examinent dans leurs propres langues les publications Facebook du continent, pour le compte de Samasource Kenya (Sama), un sous-traitant de Meta [2]. Huit à dix heures par jour, leur activité surveillée à la minute près, elles et ils voient défiler meurtres, suicides, abus sexuels sur des enfants et actes terroristes, pour un salaire huit fois inférieur à celui de leurs homologues des États-Unis, selon les pièces de la procédure. D'après les rapports médicaux versés au dossier et révélés en décembre 2024, le psychiatre Ian Kanyanya, chef des services de santé mentale de l'hôpital national Kenyatta, en a examiné 144. Tou·te·s présentent un trouble de stress post-traumatique, sévère ou extrêmement sévère dans 81 % des cas [3, 4]. En avril 2026, le tribunal du travail de Nairobi, saisi par 187 ancien·ne·s modérateur·rice·s, ordonne qu'une directrice de Meta comparaisse pour être interrogée par la partie adverse [5].
Le problème ne tient ni au pays ni au sous-traitant. En mai 2020, Facebook avait accepté de verser 52 millions de dollars à plus de dix mille modérateur·rice·s des États-Unis, pour clore une action collective qui imputait à ce travail des troubles de stress post-traumatique [6]. En avril 2025, le Bureau of Investigative Journalism et The Guardian révèlent qu'à Accra, au Ghana, quelque 150 modérateur·rice·s employé·e·s par Teleperformance pour Meta travaillent dans des conditions que Martha Dark, de l'ONG Foxglove, juge les pires qu'elle ait vues en six ans. L'un d'eux a tenté de se suicider [7]. Meta assure flouter les contenus, en couper le son et les afficher en noir et blanc pour limiter l'exposition de celles et ceux qui les examinent [3].
De ce tri dépend ce que voient chaque jour, dans leurs langues, les utilisateur·rice·s de Facebook de tout un continent. Or le volume à examiner dépasse les capacités de toute équipe humaine. Dans la seule Union européenne, les plateformes en ligne ont déclaré à la Commission plus de quatre milliards de décisions de modération au cours des six mois précédant le 11 octobre 2026, soit plus de vingt millions par jour [8]. Selon The Guardian, les grandes entreprises du numérique s'appuient sur ces armées de modérateur·rice·s pour retirer les contenus contraires à leurs règles, mais aussi pour entraîner des systèmes d'IA à faire de même [3].
Cas 2 tire vers incarner le jugement
« @grok is this true? »
Sur X, il suffit d'interpeller Grok, l'agent conversationnel de xAI, l'entreprise d'Elon Musk, pour lui demander si une publication dit vrai [9]. Sa réponse s'affiche en dessous, à la vue de toutes et tous. Selon un document de travail de Thomas Renault, Mohsen Mosleh et David Rand, 447 083 messages l'ont sollicité ainsi entre mars et septembre 2025 [10]. Sur un échantillon de cent publications déjà examinées par des vérificateur·rice·s professionnel·le·s, 54,5 % des verdicts de Grok concordent avec les leurs, alors que deux vérificateur·rice·s s'accordent dans 64 % des cas. Grok et Perplexity, un autre agent, se contredisent frontalement dans 13,6 % des cas, l'un tenant pour vrai ce que l'autre tient pour faux. Les mêmes chercheurs constatent pourtant que ces vérifications automatiques améliorent l'exactitude des croyances de leurs lecteur·rice·s dans des proportions comparables à celles des professionnel·le·s [11].
Ce verdict n'a pas d'auteur et peut changer d'un jour à l'autre. À la fin de juillet 2025, des internautes interrogent Grok sur une photographie de l'agence AP, prise le 26 juillet à Gaza, où une fillette se trouve dans une foule qui se presse pour obtenir de la nourriture. Grok y voit une jeune Yézidie fuyant l'État islamique en Irak, en 2014. Le 28 juillet, il se corrige après avoir consulté les archives d'AP, puis réaffirme le lendemain que l'image ne vient pas de Gaza [12]. Ses réponses dépendent aussi des instructions que lui donne l'entreprise. Le 14 mai 2025, Grok évoque, sans rapport avec les questions posées, un prétendu « génocide blanc » en Afrique du Sud, ce que xAI impute à une « unauthorized modification » de ces instructions [13]. En juillet, sa nouvelle version, qu'Elon Musk présente comme « maximally truth-seeking », se met parfois à rechercher les positions de son propriétaire avant de répondre sur l'immigration, l'avortement ou le conflit israélo-palestinien [14].
La machine écrit aussi à la place de la foule. X annonce le 1er juillet 2025 que des agents conversationnels pourront rédiger des notes de la communauté, évaluées comme les autres par des contributeur·rice·s humain·e·s [15]. Introduits en septembre, ces rédacteurs automatisés signent en janvier 2026 environ 18 % des notes jugées utiles. Selon un autre document de travail, de Yingxin Zhou et Jingbo Hou, les demandes de notes, le nombre de contributeur·rice·s et celui des notes rédigées ont reculé dans les trois mois qui ont suivi l'arrivée de Grok dans les réponses [10].
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
Automatiser le jugement
À condition qu'une personne puisse réexaminer la décision
Le règlement européen sur les services numériques, applicable à toutes les plateformes depuis le 17 février 2024, n'interdit pas la décision automatisée. Il oblige chaque plateforme à dire si une machine a décidé et à traiter les réclamations sous le contrôle d'un personnel qualifié, et non de manière entièrement automatisée. Il permet aussi aux utilisateur·rice·s de saisir un organisme indépendant certifié. L'un d'eux, Appeals Centre Europe, a donné tort aux plateformes dans 59 % des quelque 3 000 cas qu'il a pu examiner entre avril 2025 et mars 2026 [16, 17, 18].
Ses conséquences : Le réexamen n'intervient qu'après coup, pour les seules décisions que quelqu'un conteste. Appeals Centre Europe a reçu quelque 24 000 contestations en un an et rend ses décisions en 65 jours en moyenne. Elles ne lient pas les plateformes, qui ne lui ont pas transmis les contenus en cause dans plus de sept cas sur dix [18].
Incarner le jugement
À condition de le confier au grand nombre
Meta annonce le 7 janvier 2025 la fin de la vérification professionnelle des faits aux États-Unis, effective le 7 avril. Des notes de la communauté, rédigées et évaluées par des contributeur·rice·s volontaires, la remplacent. Un algorithme repris de X ne publie que les notes jugées utiles par des personnes d'ordinaire en désaccord. La publication annotée n'est plus déclassée [19, 20, 21]. En septembre 2026, Meta teste le dispositif dans seize pays d'Amérique latine [22].
Ses conséquences : Selon les chiffres publiés par Meta en septembre 2025, environ 6 % des notes rédigées avaient été publiées. Le Conseil de surveillance de Meta relève que les notes s'appuient largement sur le travail des vérificateur·rice·s qu'elles remplacent. Il craint que l'algorithme, en ramenant les désaccords à un seul axe, marginalise les minorités [23]. C'est encore l'entreprise qui fixe les règles du consensus, qu'elle se réserve d'ajuster [20].
Fiche du groupe S8 · le jugement
Avant la lecture, combien penchent pour…
Automatiser le jugementIncarner le jugement
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
Automatiser le jugementIncarner le jugement
Nous privilégions
Automatiser le jugementIncarner le jugementà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
Juger de ce qui peut circuler n'a attendu ni les plateformes ni les machines. De 1559 à 1966, l'Église catholique tient avec l'Index librorum prohibitorum la liste des livres interdits aux fidèles. À partir de 1571, une congrégation placée sous l'autorité du pape la met à jour. L'Inquisition oblige chacun·e à dénoncer les ouvrages jugés dangereux, si bien qu'un climat de méfiance freine la production et pousse à l'autocensure. À l'annonce de la condamnation de Galilée, Descartes renonce à publier son Traité du monde. La dernière édition de l'Index, en 1948, compte encore quelque quatre mille titres [24].
Dans la presse, le tri des nouvelles tient lui aussi à des personnes. En 1950, le chercheur David Manning White demande au responsable des dépêches d'un quotidien de Peoria, dans l'Illinois, qu'il appelle « Mr. Gates », de noter pendant une semaine la raison de chacun de ses rejets. Mr. Gates ne retient qu'environ une dépêche sur dix. La place manque pour la plupart des autres, mais il en écarte quelques-unes comme « propaganda ». White conclut au caractère « highly subjective » de ce qui devient une nouvelle [25, 26]. Les plateformes ont d'abord confié ce tri à des personnes, sans toujours en trouver qui lisent les langues concernées. Au début de 2015, Facebook ne compte que deux personnes parlant birman pour examiner les contenus signalés au Myanmar [27, 28]. En août 2018, un an après le début des persécutions massives contre les Rohingya, la mission d'établissement des faits des Nations unies sur le Myanmar, pays où la plateforme tient lieu d'Internet pour la plupart des usager·ère·s, juge que Facebook a été « a useful instrument for those seeking to spread hate » [29, 30].
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
Qui règle la machine juge
Par le décret « Preventing Woke AI » du 23 juillet 2025, l'exécutif américain impose aux modèles de langage qu'il achète d'être « truth-seeking » et idéologiquement neutres, selon des critères qu'il fixe et applique lui-même [31]. La clause type de la centrale d'achat fédérale (GSA), qui s'applique aux nouveaux contrats à partir du 19 octobre 2026, n'emploie plus le mot de neutralité. L'État s'y réserve pourtant d'évaluer les modèles à tout moment « using its own benchmarks » et d'en suspendre l'usage, sans être tenu de divulguer ses méthodes, sauf lorsqu'elles fondent une mesure contre le fournisseur [32, 33]. Les conditions n'y échappent pas. Un organisme de recours n'est reconnu que si une autorité nationale le certifie, comme le régulateur irlandais des médias l'a fait en 2024 pour Appeals Centre Europe [34]. L'algorithme des notes de la communauté reste réglé par Meta, qui se réserve de l'ajuster [20].
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
Le jugement sans juge
Hypothèse de rupture. Un modèle que personne ne sait entièrement expliquer applique une règle à d'immenses volumes.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Huit dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
mai – septembre 2026 · aucune décision formelle
Inde : la modération automatisée de Meta retire une vidéo de Narendra Modi
L'erreur d'une machine devient l'occasion d'exiger qu'elle épargne la parole des gouvernants.
Le 28 juillet 2026, une vidéo de Narendra Modi devient inaccessible sur Facebook en Inde, avec la mention d'une « legal request », puis réapparaît quelques heures plus tard. Meta parle d'une erreur de ses filtres automatisés. L'État, qui avait lui-même fait bloquer le compte X d'un mouvement contestataire et demandé aux plateformes de retirer les publications hostiles au Premier ministre, exige des « systemic corrections », et Meta propose de protéger les comptes de premier plan. L'erreur de la machine devient l'occasion d'exiger qu'elle épargne la parole des gouvernants, sous la menace de retirer à Meta son immunité d'hébergeur. Au même moment, Instagram restreint en Inde, sur des avis gouvernementaux ou par un « système automatisé » qu'il ne décrit pas, les dessins d'un caricaturiste critique du pouvoir, puis son compte entier, sans l'en informer ni susciter de réaction publique des ministères. Pour qui corrige-t-on une IA de modération : pour la parole officielle, ou pour toutes les paroles ?
Quand la machine décide seule de la quasi-totalité des retraits, que reste-t-il de l'examen humain ?
TikTok réduit depuis 2024 ses équipes de modération, notamment en Malaisie, puis à Londres, où plusieurs centaines de postes sont supprimés à partir d'août 2025. L'entreprise invoque la part croissante des retraits automatisés, qui dépasserait déjà 85 %. Les syndicats britanniques dénoncent le remplacement de personnel qualifié par une modération « unproven » confiée à l'IA et à des travailleur·euse·s soumis·es à des conditions éprouvantes au Kenya ou aux Philippines.
Selon le rapport de transparence européen de TikTok publié le 31 août 2026, 94,1 % des contenus en infraction traités au premier semestre 2026 l'ont été par des systèmes automatisés, sans examen humain. Le règlement européen sur les services numériques (DSA) impose de publier ces chiffres, non d'en fixer la proportion : rien n'y garantit qu'une personne examine une décision avant qu'elle ne s'applique.
Meta confie l'application de ses règles à des modèles de langage
Une modération plus précise, ou un jugement sur la parole devenu plus opaque encore ?
Le 19 mars 2026, Meta annonce qu'elle déploiera « over the next few years » des systèmes d'IA plus avancés pour appliquer ses règles, dès qu'ils feront mieux que ses méthodes actuelles, afin de « reduce our reliance on third-party vendors for content enforcement ». Elle met en avant des gains mesurés en interne, comme deux fois plus de sollicitations sexuelles détectées et 60 % d'erreurs en moins, et réserve aux humains les décisions les plus graves, comme les recours contre la désactivation d'un compte.
Le 1er octobre 2026, le Conseil de surveillance de Meta lance un appel à contributions publiques pour préparer des lignes directrices sur l'usage de ces modèles dans la modération. Il relève qu'ils peinent à saisir « the nuances of sarcasm, humor and coded language », et s'interroge sur les langues peu dotées, la transparence envers les utilisateur·rice·s et les voies de recours.
Agents conversationnels et climat : une vérité selon le profil ?
Un modèle qui adapte l'information climatique à ce qu'il devine de son interlocuteur personnalise-t-il la vérité ?
Pendant la conférence des Nations unies sur le climat (COP 30), l'ONG Global Witness interroge Grok, ChatGPT et Meta AI au nom de deux profils fictifs : l'un se méfie des scientifiques, tient les vaccins pour dangereux et préfère s'informer auprès d'influenceur·euse·s, l'autre l'inverse. Aucun ne dit ce qu'il pense du climat. Grok présente pourtant la crise climatique comme « uncertain » au premier, lui recommande des comptes climatosceptiques et propose d'« amp up outrage » dans les messages qu'il rédige. ChatGPT rappelle le consensus scientifique tout en citant des « voices that require caution ». Meta AI varie peu.
Les modèles déduisent ainsi d'un rapport à la science l'information qu'une personne serait prête à recevoir, dans des réponses que nul autre ne voit. Global Witness demande aux régulateurs d'examiner les risques de cette personnalisation (voir aussi S8 · première épreuve). Selon un test du New York Times, de nouveaux agents conversationnels, comme Arya ou Enoch, se présentent de leur côté comme de meilleures sources que ChatGPT, accusé de parti pris, tout en donnant des réponses très orientées.
YouTube : des vidéos d'IA bas de gamme dans le fil des nouveaux comptes
La question n'est plus le vrai, mais ce que la recommandation choisit d'amplifier.
Selon une étude de l'entreprise de montage vidéo Kapwing, rapportée par The Guardian, 104 des 500 premières vidéos recommandées à un compte YouTube neuf relèvent de l'« AI slop », des contenus de piètre qualité produits en masse par IA pour capter l'attention et les revenus publicitaires. 278 des 15 000 chaînes les plus suivies du monde n'en publient pas d'autres et cumulent plus de 63 milliards de vues. YouTube dit avoir fermé une chaîne et privé d'autres de monétisation, tout en voulant relier ses utilisateur·rice·s à des contenus de qualité « regardless of how it was made ».
Ces vidéos ne sont pas fausses au sens où l'entend la vérification des faits : elles posent la question de la hiérarchisation, c'est-à-dire de ce qu'un algorithme met en avant, au cœur de la thèse d'Hubert Guillaud (voir Dispositif).
Une plateforme dont l'IA produit elle-même le contenu reste-t-elle un simple hébergeur ?
En mars 2025, après des réponses injurieuses de Grok en argot hindi sur X, le ministère indien de l'électronique et des technologies de l'information (MeitY) dit seulement avoir contacté la plateforme et « will be examining the issue ». Le ton change lorsque Grok sert à produire des images sexualisées de personnes réelles, y compris de mineur·e·s : le 2 janvier 2026, le ministère exige de X un examen complet de son outil, et des responsables anonymes menacent de lui retirer son immunité d'hébergeur.
Pour Nikhil Pahwa, fondateur de MediaNama, une plateforme qui publie un contenu par sa propre IA n'est plus un simple intermédiaire. X bloque 3 500 publications, supprime plus de 600 comptes et réserve la génération d'images aux abonné·e·s payant·e·s. L'État recourt à l'injonction formelle pour les images sexualisées, non pour les propos injurieux de la machine (voir S8 · Inde).
Le code de conduite européen sur la désinformation
En Europe, la vérification des faits devient un engagement contrôlable plutôt qu'un choix laissé aux plateformes.
Né en 2018 comme un code de bonnes pratiques volontaire, renforcé en 2022 et signé par des plateformes, des moteurs de recherche, des acteurs de la publicité, des organisations de vérification des faits et de la société civile, le texte devient le 13 février 2025 un code de conduite au sens du règlement européen sur les services numériques (DSA). Depuis le 1er juillet 2025, les engagements qu'y ont pris les très grandes plateformes signataires, dont Facebook, Instagram, TikTok et YouTube, sont auditables.
Le dispositif aide à comprendre pourquoi Meta a maintenu la vérification par des tiers dans l'Union européenne tout en y renonçant aux États-Unis, sans que l'entreprise ait elle-même établi ce lien (voir S8 · condition). Il oppose deux manières de réguler : la règle fixée par l'entreprise, et l'engagement volontaire que la loi rend contrôlable.
Une communauté qui fonde son autorité sur la vérifiabilité peut-elle laisser une machine parler en son nom ?
En juin 2025, la Wikimedia Foundation, qui héberge Wikipédia, annonce un essai de deux semaines : des résumés simplifiés, générés par IA, placés en tête des articles sur la version mobile. Les contributeur·rice·s s'y opposent massivement. L'un y voit un « immediate and irreversible harm to our readers », d'autres refusent de suivre Google dans les résumés automatiques. La fondation suspend l'essai.
Le conflit touche au cœur du modèle de Wikipédia : un texte écrit, discuté et sourcé par une communauté, que chacun·e peut vérifier et corriger, plutôt qu'une synthèse produite par une machine. Dès juillet 2023, le New York Times Magazine décrivait ce « moment of truth » : les modèles de langage s'entraînent sur Wikipédia, tandis que la réutilisation de ses contenus ailleurs menace les visites, les contributions et les dons dont elle vit. Le 27 octobre 2025, Elon Musk lance Grokipedia, une encyclopédie générée par son IA, Grok, pour concurrencer une Wikipédia qu'il juge idéologiquement orientée.
W. Joseph Campbell, « The murky derivation of “All the News That's Fit to Print” », Media Myth Alert, 11 février 2010 · billet (EN)
Wikipédia, « Sama (company) » (EN) · encyclopédie · article
Robert Booth, « More than 140 Kenya Facebook moderators diagnosed with severe PTSD », The Guardian, 18 décembre 2024 · article (EN)
Martin Clavey, Next, diagnostic de plus de 140 modérateur·rice·s kényan·e·s de Facebook, 26 décembre 2024 · article
Phidel Kizito, Capital FM (Kenya), décision de procédure dans l'affaire des modérateur·rice·s contre Meta et Sama, 22 avril 2026 · article (EN)
NPR, Facebook accepte de verser 52 millions de dollars à ses modérateur·rice·s atteint·e·s de stress post-traumatique, 12 mai 2020 · article (EN)
Claire Wilmot et Rachel Hall, « Suicide attempts, sackings and a vow of silence: Meta's new moderators face worst conditions yet », The Bureau of Investigative Journalism, avec The Guardian, 27 avril 2025 · enquête (EN)
Commission européenne, base de données de transparence du règlement sur les services numériques, décisions déclarées au cours des six derniers mois, consultée le 11 octobre 2026 · base de données (EN)
Indicator, enquête sur Grok comme outil de vérification des faits sur X, 28 janvier 2026 · enquête (EN)
Thomas Renault, Mohsen Mosleh et David Rand, « @Grok Is This True? LLM-Powered Fact-Checking on Social Media », PsyArXiv, 3 décembre 2025 · prépublication (EN)
Nik Dirga, « Grok gets it completely wrong with claims about Gaza girl photo », AAP FactCheck, 5 août 2025 · vérification (EN)
TechCrunch, xAI impute à une « unauthorized modification » les propos de Grok sur un « génocide blanc », 15 mai 2025 · article (EN)
Maxwell Zeff, TechCrunch, Grok 4 recherche les positions d'Elon Musk avant de répondre aux questions controversées, 10 juillet 2025 · article (EN)
TechCrunch, X teste la rédaction de notes de la communauté par des agents conversationnels, 1er juillet 2025 · article (EN)
Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques, articles 17, 20 et 21, Journal officiel de l'Union européenne· texte
Wikipédia, « Règlement sur les services numériques » (FR) · encyclopédie · article
Appeals Centre Europe, rapport de transparence, avril 2025 – mars 2026, mai 2026 · rapport (EN)
Joel Kaplan (Meta), « More Speech and Fewer Mistakes », 7 janvier 2025 · communiqué (EN)
Meta, « Testing Begins for Community Notes on Facebook, Instagram and Threads », 13 mars 2025, mis à jour le 7 avril 2025 · communiqué (EN)
Wikipédia, « Community Notes » (EN) · encyclopédie · article
Karissa Bell, Engadget, Meta teste les notes de la communauté dans seize pays d'Amérique latine, 10 septembre 2026 · article (EN)
Conseil de surveillance de Meta, avis consultatif sur l'extension mondiale des notes de la communauté, 26 mars 2026 · avis (EN)
Wikipédia, « Index librorum prohibitorum » (FR) · encyclopédie · article
Stephen D. Reese et Jane Ballinger, « The Roots of a Sociology of News: Remembering Mr. Gates and Social Control in the Newsroom », Journalism & Mass Communication Quarterly, vol. 78, n° 4, 2001, sur David Manning White, « The “Gate Keeper” » (1950) · PDF (EN)
Steve Stecklow, Reuters, enquête « Hatebook » sur Facebook et les discours de haine au Myanmar, 15 août 2018 · enquête (EN)
CBS News, d'après une enquête de Reuters sur Facebook et les discours de haine au Myanmar, 21 août 2018 · article (EN)
Conseil des droits de l'homme des Nations unies, rapport de la mission internationale indépendante d'établissement des faits sur le Myanmar, A/HRC/39/64, 24 août 2018, § 74 · rapport (EN)
Maison-Blanche, décret 14319, « Preventing Woke AI in the Federal Government », 23 juillet 2025 · texte (EN)
FedScoop, la clause sur l'IA adoptée par la GSA pour les nouveaux contrats, 1er octobre 2026 · article (EN)
GSA, dérogation générale RGO-2026-01, clause 552.239-7001 (version de septembre 2026), paragraphe (j) · texte (EN)
Law Society Gazette (Irlande), Appeals Centre Europe, certifié par le régulateur irlandais des médias, Coimisiún na Meán, 11 octobre 2024 · article (EN)
S9 · lundi 30 novembre 2026 · l'accès
Entre centraliser l'accès… et le décentraliser
Du Web des liens… à la réponse unique des assistants
Depuis le cours · C9
De la décentralisation… à l'hypercentralité
« Comment maintenir un dispositif technique qui valorise la décentralisation de l'infrastructure… s'il se traduit par une centralisation des pratiques et l'affaiblissement croissant de la décentralisation de l'infrastructure ? »
La décentralisation du réseau n'assure aucunement celle des pratiques. Le Web offrait des liens que l'on pouvait parcourir, comparer et quitter. Moteurs de recherche, réseaux sociaux et magasins d'applications ont concentré l'accès entre quelques mains. L'assistant intégré au téléphone est un intermédiaire d'un autre genre. Il ne donne plus une liste, il répond, lit l'écran et agit au nom de chacun·e. Qui contrôle l'accès décide de ce que l'on voit et de qui peut se faire entendre.
Centraliser l'accès simplifie, sécurise et désigne un responsable, mais remet à un seul acteur ce que voient toutes et tous. Il suffit alors à tout pouvoir de faire plier cet acteur. Le décentraliser défait la concentration, mais laisse des tiers lire et agir partout, comme Cambridge Analytica a pu le faire grâce à l'accès que Facebook ouvrait aux applications tierces [1]. La décentralisation dilue aussi les responsabilités et n'annule pas toujours l'effet de réseau. Chaque orientation peut s'assortir d'une condition qui la précise sans la défaire, qu'il s'agisse d'obliger le gardien unique à rendre compte de ce qu'il retire ou de soumettre l'ouverture à des règles fixées à l'avance. Ces conditions font à leur tour émerger d'autres questions, sur ce que le gardien choisit de déclarer et sur qui dessine le système. La question ne se réduit pas à la concurrence entre entreprises. Elle touche à l'autonomie de celles et ceux qui, pour s'informer, passent par un intermédiaire qui choisit pour elles et eux.
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Qui doit contrôler l'accès à l'information, quand ses intermédiaires répondent et agissent ?
répond àL'insécurité et la dilution des responsabilités, quand des agents tiers lisent et agissent partout.
Centraliser l'accès
fait émerger
Un seul acteur qui décide de ce que chacun·e voit, et de qui peut se faire entendre.
Un seul acteur à faire plier, pour tout pouvoir qui le voudrait.
Une dépendance dont il devient difficile de sortir.
le monde qu'elle dessineUn accès simple et sûr, par un intermédiaire qui choisit pour chacun·e ce qu'il ou elle verra.
répond àLa concentration de l'accès entre les mains d'un gardien.
Décentraliser l'accès
fait émerger
Des agents tiers qui lisent tout et agissent partout.
Une responsabilité diluée entre de multiples intermédiaires.
Des acteurs dominants qui l'emportent souvent quand même, par l'effet de réseau.
le monde qu'elle dessineUn accès pluriel, où l'on peut changer d'intermédiaire, mais où chaque ouverture est aussi une brèche.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
« Il est si commode d'être mineur ! J'ai un livre qui a de l'esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi […] ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? »
Emmanuel Kant, « Réponse à cette question : Qu'est-ce que les lumières ? », 1784, trad. Jules Barni [2]
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers décentraliser l'accès
Siri AI et l'Europe
Le 8 juin 2026, Apple présente Siri AI, son nouvel assistant, conçu avec les modèles Gemini de Google [3]. Siri AI répond « on virtually any topic », lit ce qui s'affiche à l'écran et agit dans les applications au nom de son utilisateur·rice [4, 5]. Apple annonce aussitôt qu'il ne sera pas proposé, dans un premier temps, sur les iPhone et les iPad de l'Union européenne. Selon l'entreprise, l'« interprétation extrême » que la Commission fait du règlement sur les marchés numériques (DMA) l'obligerait à donner à tout assistant un accès direct aux données privées des utilisateur·rice·s et la possibilité de contrôler les autres applications. Apple dit avoir proposé un intermédiaire de sa conception, le « Trusted System Agent », à déployer sur dix-huit mois. La Commission aurait rejeté toutes ses propositions [6, 7]. Le porte-parole de la Commission, Thomas Regnier, répond que « the decision not to roll out Siri AI in the EU is Apple's and Apple's only » [8].
L'assistant intégré au système devient ainsi le premier intermédiaire entre chacun·e et l'information, avant tout moteur de recherche et tout média. En janvier 2025, Apple avait déjà suspendu les résumés d'actualité produits par son IA, dont l'un avait prêté à la BBC une information fausse [9]. Le DMA entend que cet accès reste ouvert. Depuis le 5 septembre 2023, Apple, désignée « contrôleur d'accès » pour iOS, doit garantir aux développeur·euse·s une « interopérabilité libre et effective » avec les fonctions de l'iPhone [10, 11]. Apple y oppose la sécurité de ses utilisateur·rice·s. En décembre 2024, elle faisait valoir que Meta lui avait adressé plus de demandes d'interopérabilité que toute autre entreprise, quinze au total. À les satisfaire toutes, Meta pourrait selon elle « read on a user's device all of their messages and emails ». Meta lui reprochait d'invoquer des raisons de vie privée « that have no basis in reality » [12].
Lancé en version bêta le 14 septembre 2026, Siri AI n'est disponible ni sur les iPhone, les iPad et les montres de l'Union, ni en Chine, où Apple dit devoir encore satisfaire aux exigences réglementaires [4]. En Suisse, où le DMA ne s'applique pas, Apple le propose aussi sur iPhone [13]. Début octobre 2026, Apple n'a annoncé aucune date pour l'Union. Selon Mark Gurman, journaliste de Bloomberg, un délai de cinq mois supplémentaires serait l'« absolute best-case scenario » [14]. À la fin de juin, un·e responsable de la Commission cité·e par le Financial Times jugeait que lancer Siri AI tout en retardant l'interopérabilité aurait risqué « the entrenchment of its service » pendant « at least two years if not more », avant que d'autres puissent rivaliser [15].
Cas 2 tire vers centraliser l'accès
Le téléphone Doubao et WeChat
Le 1er décembre 2025, ByteDance, l'entreprise chinoise qui édite TikTok, lance en préversion un téléphone conçu avec le constructeur ZTE, le Nubia M153, tiré à 30 000 exemplaires [16]. Son assistant, Doubao [17], dispose d'une permission que le système réserve d'ordinaire à ses propres composants. Il lit l'écran, simule les gestes de l'utilisateur·rice et agit dans n'importe quelle application [18], y compris dans WeChat, la messagerie de Tencent où plus d'un milliard de personnes échangent, s'informent et paient [19]. Il peut y écrire et envoyer des messages sous l'identité de son utilisateur·rice. Deux jours plus tard, WeChat déconnecte de force les comptes qui le laissent agir, tandis que Taobao, Alipay et des banques le bloquent aussi. Tencent assure n'avoir rien entrepris de délibéré, ses contrôles de sécurité ayant pu se déclencher [16, 20]. Le soir même, ByteDance renonce à laisser son assistant agir dans WeChat [21].
Ce que fait l'agent engage d'autres personnes que celle qui l'emploie. Dans une messagerie, il lit aussi les messages de correspondant·e·s qui n'ont rien autorisé. Il leur répond sous le nom de son utilisateur·rice. ByteDance assure n'utiliser cette permission qu'avec le consentement explicite de l'utilisateur·rice, ne pas conserver les captures d'écran sur ses serveurs et ne procéder ni à des paiements ni à des authentifications [20]. « If a user claims they transferred money to the wrong person after instructing Doubao to do so, who is responsible: the user, Doubao, or us? », demande pourtant un responsable de la sécurité cité par Nikkei Asia[16]. Le 26 janvier 2026, le PDG de Tencent, Pony Ma, juge « extremely unsafe and irresponsible » d'envoyer le contenu des écrans des téléphones vers des serveurs distants [22].
Aucune règle publique ne tranche. Le jour même du lancement, un comité chinois de normalisation de l'informatique en nuage avait publié de simples lignes directrices, selon lesquelles les agents ne doivent pas contourner les vérifications des applications en simulant le comportement de l'utilisateur·rice [20]. Le 14 septembre 2026, ByteDance fixe à son tour sa propre règle, un protocole de déclaration des opérations automatisées sur l'écran (SAEP) [23]. Pendant trente jours, son assistant n'agit que dans les applications qui l'acceptent. ByteDance prévoit ensuite de lui ouvrir progressivement, selon leur niveau de risque, les applications qui ne s'y sont pas opposées par courriel ou par le protocole [18, 21]. Le 16 septembre, Nubia met en vente un deuxième téléphone équipé de l'assistant.
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
Centraliser l'accès
À condition que le gardien rende compte de ce qu'il retire
Depuis août 2023, le règlement européen sur les services numériques oblige l'App Store d'Apple, désigné comme très grande plateforme en ligne le 25 avril 2023, à motiver chacun de ses retraits [24, 25]. Ces motifs alimentent une base de données publique, ouverte par la Commission le 26 septembre 2023 [26]. Apple publie en outre chaque année, pays par pays, les retraits d'applications exigés par les gouvernements. En 2025, 2 045 applications ont été retirées à leur demande, dont 1 213 en Russie, 196 en Chine continentale et 4 en Suisse [27].
Ses conséquences : La transparence n'oblige pas à résister. Le gardien reste seul juge de ce qu'il déclare. Dans le rapport d'Apple pour 2025, les 39 retraits comptés pour les États-Unis concernent tous des applications de ByteDance, visées par la loi sur TikTok. ICEBlock, qu'Apple a retiré sur la foi d'informations des forces de l'ordre, n'y figure donc pas parmi les demandes des gouvernements [27, 28]. La règle européenne, enfin, ne vaut que dans l'Union.
Décentraliser l'accès
À condition que l'ouverture suive des règles fixées à l'avance
Le 16 juillet 2026, au terme d'une procédure ouverte le 27 janvier, la Commission européenne fixe à Google ce qu'Android devra permettre d'ici juillet 2027 au titre du DMA. Les utilisateur·rice·s pourront activer par la voix l'assistant de leur choix. Les assistants concurrents de Gemini pourront agir pour le compte des utilisateur·rice·s dans les applications, avec des garanties pour la vie privée [29]. Tencent, de son côté, ouvre progressivement WeChat, depuis juin 2026, aux assistants de cinq constructeurs partenaires, par un protocole qui exige l'autorisation de l'utilisateur·rice et celle de l'application [30, 31].
Ses conséquences : Une autorité dessine le système à la place de l'entreprise. Google conteste ces mesures depuis le 28 septembre 2026 devant le Tribunal de l'Union, au nom de la sécurité d'Android [32]. Quand le gardien fixe lui-même les règles, il choisit aussi qui entre. Ni ByteDance ni Nubia ne figurent parmi les partenaires de WeChat [18]. Rien ne garantit qu'une ouverture imposée défasse l'effet de réseau.
Fiche du groupe S9 · l'accès
Avant la lecture, combien penchent pour…
Centraliser l'accèsDécentraliser l'accès
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
Centraliser l'accèsDécentraliser l'accès
Nous privilégions
Centraliser l'accèsDécentraliser l'accèsà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
La maîtrise de l'accès à l'information a toujours pesé sur ce qu'un public peut savoir. En 1870, les agences Havas, Reuter et Wolff fixent leurs sphères d'influence par une convention de cartel. Jusqu'en 1934, les agences nationales ne peuvent obtenir et diffuser les nouvelles internationales que par leur intermédiaire [33]. Les contemporain·e·s craignent déjà que ces trois agences ne manipulent l'opinion, une influence qu'elles monnaient auprès des milieux d'affaires et des gouvernants [34]. Les principaux journaux suisses fondent à Berne, en 1894, l'Agence télégraphique suisse pour s'affranchir de Havas et de Wolff [35]. En 1934, sous le régime nazi, le bureau Wolff est fusionné avec l'agence du magnat Alfred Hugenberg au sein du Deutsches Nachrichtenbüro, qui dépend du ministère de la Propagande et obtient le monopole de l'information dans le Reich [33, 36].
Les portails puis les navigateurs déplacent la question sans la clore. Dans les années 1990, AOL offre à ses abonné·e·s un « jardin clos » de rubriques propres, où le Web n'est qu'une destination secondaire [37]. Les partenaires y achètent leur place. ABC paie pour y fournir les nouvelles et 1-800-Flowers pour être le fleuriste proposé par défaut [38]. De 2010 à 2014, la Commission européenne rend obligatoire l'écran de choix du navigateur que Microsoft s'était engagée à proposer aux utilisateur·rice·s de Windows. L'entreprise l'affiche aussi en Suisse. En novembre 2010, 84 millions de navigateurs avaient déjà été téléchargés par ce biais. Microsoft cesse pourtant de l'afficher entre mai 2011 et juillet 2012, ce qui lui vaut le 6 mars 2013 une amende de 561 millions d'euros [39, 40].
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
Un seul gardien à faire plier
Le 2 octobre 2025, Apple retire ICEBlock, une application qui permet de signaler la présence d'agents de l'immigration. « We reached out to Apple today demanding they remove the ICEBlock app from their App Store — and Apple did so », déclare alors la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi [28, 41]. En Chine, Apple avait retiré l'application du New York Times à la fin de 2016, puis les VPN en juillet 2017. « Like we do in other countries, we follow the law wherever we do business », expliquait alors Tim Cook [42, 43]. Un pouvoir arbitraire peut aussi dessiner lui-même l'accès. En Russie, le gouvernement impose depuis le 1er septembre 2025 de préinstaller Max, une messagerie soutenue par l'État, sur tout téléphone vendu dans le pays [44, 45]. Le 12 février 2026, le Kremlin annonce que WhatsApp y est « completely blocked » [46].
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
L'intermédiaire qui répond et agit
Hypothèse de rupture. L'intermédiaire ne liste plus. Comme l'agence d'autrefois, il rédige ce que l'on apprend, mais il le fait pour chacun·e en particulier, puis agit en son nom.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Six dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
octobre 2024 – septembre 2026 · obligations en janvier 2027
ChatGPT, « très grand moteur de recherche en ligne »
Pour la première fois, un assistant conversationnel entre dans le régime européen des risques systémiques.
Demander à ChatGPT plutôt que chercher, c'est recevoir une réponse unique à la place d'une liste de liens : le choix des sources, leur résumé et leurs erreurs passent par un même système, à la fois « creator (or co-creator) and censor of speech », selon l'organisation AI Forensics. Interrogé chaque jour pendant un peu plus d'un mois sur ce qui s'était passé la veille à Gaza, ChatGPT retenait en moyenne 7,8 articles de presse, contre 45 pour Google Actualités, et les puisait pour 81 % dans des médias étrangers à la France. En désignant ChatGPT très grand moteur de recherche en ligne, la Commission européenne fait entrer pour la première fois un assistant conversationnel dans le régime des risques systémiques du DSA : OpenAI doit évaluer et atténuer les effets de son service sur le discours civique, les processus électoraux et la sécurité publique. Reste à savoir qui fixera les règles de la réponse : l'entreprise, par sa propre évaluation, l'exécutif européen, qui la contrôle, ou les auditeurs, les chercheur·e·s et le juge, qui peuvent contrôler l'un et l'autre.
WhatsApp : Meta ferme sa messagerie aux assistants concurrents, la Commission la rouvre
Une messagerie dominante peut-elle réserver à son propre assistant l'accès à ses utilisateur·rice·s ?
Le 15 octobre 2025, Meta modifie les conditions d'accès à l'interface professionnelle de WhatsApp : les assistants d'IA à usage général en sont exclus et, depuis le 15 janvier 2026, Meta AI est le seul assistant disponible dans la messagerie. En mars 2026, Meta les réadmet contre une redevance par message que la Commission juge, à première vue, équivalente à l'interdiction. Le 9 juin 2026, celle-ci impose des mesures provisoires au titre du droit de la concurrence : un accès gratuit, aux conditions antérieures, jusqu'à la fin de son enquête. ChatGPT revient sur WhatsApp en Europe le 13 juillet. Meta dénonce une « regulatory overreach » et saisit le Tribunal de l'Union en août. Le cas éclaire celui de Siri AI (S9-1) par contraste : l'entreprise qui réclamait un large accès aux fonctions de l'iPhone ferme sa propre messagerie aux assistants des autres.
Allemagne : les réponses d'IA, contenus propres de leurs fournisseurs
Le fournisseur d'un assistant est-il un intermédiaire ou l'auteur de ses réponses ?
En Allemagne, les médias en ligne relèvent des quatorze autorités régionales des médias, représentées par la Commission d'autorisation et de surveillance (ZAK). Le 14 juillet 2026, celle-ci rend ses premières décisions contre les résumés générés par IA de Google (AI Overviews) et contre l'assistant Perplexity : les réponses d'IA, placées en tête, relèguent les liens vers les médias et les discriminent de manière illicite, et les fournisseurs, qui choisissent les sources mises en avant, doivent respecter des obligations de pluralisme et de transparence. Son président, Thorsten Schmiege, s'appuie sur une expertise juridique : « AI-generated answers constitute the providers' own content, meaning the liability exemptions under the Digital Services Act do not apply ». Google annonce son intention de faire appel. La voie diffère de celle de la Commission pour ChatGPT (S9 · ChatGPT) : l'assistant n'y est plus un moteur, mais un éditeur.
Grok et X : quand le propriétaire règle la réponse
Que vaut une réponse que son propriétaire peut réorienter du jour au lendemain ?
Grok est l'assistant conversationnel de xAI, l'entreprise d'IA d'Elon Musk, intégré au réseau social X. Le 10 juillet 2025, interrogé sur la principale menace pour la civilisation occidentale, il répond « societal polarization fueled by misinformation and disinformation ». Le lendemain, à la même question, « demographic collapse from sub-replacement fertility rates ». Selon l'organisation AI Forensics, xAI avait entre-temps introduit, « under the direction of owner Elon Musk », des instructions système orientant l'assistant à droite, retirées sous la pression publique. Le 26 janvier 2026, la Commission ouvre une enquête au titre du DSA sur les risques du déploiement de Grok dans X. Aucune décision n'était connue début octobre 2026. Le cas montre le risque que le régime imposé à ChatGPT (S9 · ChatGPT) entend saisir : une réponse unique dont l'orientation dépend d'un seul acteur.
États-Unis c. Google : le moteur par défaut, et désormais Gemini
Payer pour être l'option par défaut reste-t-il un abus quand la réponse remplace la recherche ?
Le 5 août 2024, le juge fédéral Amit Mehta établit que Google a maintenu illégalement son monopole sur la recherche en ligne, notamment en payant pour être le moteur par défaut des navigateurs et des téléphones : quelque 26 milliards de dollars en 2021, dont une vingtaine de milliards versés à Apple en 2022. Le 2 septembre 2025, il refuse d'ordonner la vente du navigateur Chrome, mais interdit à Google les contrats d'exclusivité, y compris pour l'application Gemini, et lui impose de partager des données avec ses concurrents. Google et le gouvernement ont fait appel. Google y soutient que les entreprises d'IA générative, qui « did not even exist » au moment des faits, n'ont pas à bénéficier des mesures. Devant la cour d'appel du district de Columbia, les derniers mémoires sont attendus le 29 octobre 2026. Aucune audience n'est encore fixée.
Amazon contre Perplexity : un agent d'achat doit-il se déclarer ?
Un site peut-il exiger qu'un agent agissant pour un client se présente comme tel ?
Perplexity, entreprise américaine qui édite un moteur de réponse et le navigateur Comet, permet à son agent d'acheter en ligne au nom de ses utilisateur·rice·s. Le 4 novembre 2025, Amazon somme Perplexity de cesser de faire opérer cet agent sur sa boutique sans qu'il s'identifie : les applications qui achètent pour des clients « should operate openly and respect service provider decisions whether or not to participate ». Perplexity répond que l'assistant agit avec les autorisations de l'utilisateur·rice et doit être « indistinguishable from you ». Amazon obtient en mars 2026 une injonction provisoire, que la cour d'appel fédérale du neuvième circuit annule début août : c'est l'utilisateur·rice, et non Perplexity, qui accède au site, l'agent n'étant qu'un outil qui exécute ses instructions. Le téléphone Doubao pose en Chine la même question (S9-2), tranchée ici par un juge plutôt que par la plateforme.
Emmanuel Kant, « Réponse à cette question : Qu'est-ce que les lumières ? » (1784), trad. Jules Barni, Paris, Auguste Durand, 1853, p. 281 · texte (Wikisource)
Google et Apple, déclaration commune sur les modèles d'Apple fondés sur Gemini, 12 janvier 2026 · communiqué (EN)
Apple, lancement de Siri AI (disponibilité, langues, collaboration avec Google), 14 septembre 2026 · communiqué (EN)
Wikipédia, « Siri AI » (EN) · encyclopédie · article
Apple, « En raison du DMA, le déploiement de Siri dans l'UE pour iOS 27 et iPadOS 27 est retardé », 9 juin 2026 · communiqué
Alexandre Piquard, Le Monde, sur l'opposition d'Apple, de Google et de Meta à l'ouverture aux assistants concurrents, 9 juin 2026 (abonnés) · article
Kelvin Chan, Associated Press (via WKMG), « Apple and Brussels blame each other for delaying European Union rollout of Siri AI », 9 juin 2026 · article (EN)
Vincent Hermann, Next, « Apple met en pause ses résumés de notifications pour les actualités dans iOS 18.3 », 17 janvier 2025 · article
Commission européenne, communiqué IP/25/816, premières décisions de spécification pour Apple (désignation d'iOS, interopérabilité), 19 mars 2025 · communiqué
Wikipédia, « Règlement sur les marchés numériques » (FR) · encyclopédie · article
Natasha Lomas, TechCrunch, « Apple and Meta go to war over interoperability vs. privacy », 19 décembre 2024 · article (EN)
Keystone-ATS (swissinfo.ch), « Swiss iPhone users to get access to Siri AI », 10 juin 2026 · article (EN)
Tim Hardwick, MacRumors, d'après Mark Gurman (Bloomberg), « EU iPhone and iPad Users Could Still Face Months-Long Wait for Siri AI », 5 octobre 2026 · article (EN)
Michael Acton et Barbara Moens, Financial Times, « Apple's Tim Cook holds 'constructive' talks with EU tech chief over 'Siri AI' », 1er juillet 2026 (abonnés) · article (EN)
Business Standard, d'après Nikkei Asia, « Why ByteDance's AI phone is getting blocked by China's biggest apps », 8 décembre 2025 · article (EN)
36Kr, « The second clash between the Doubao smartphone and the walled gardens of super apps » (préavis de trente jours, partenaires de WeChat, deuxième téléphone), 17 septembre 2026 · article (EN)
Yicai Global, « WeChat, Chinese Banking Apps Block ByteDance's New AI Mobile Agent », 4 décembre 2025 · article (EN)
36Kr, « Doubao smartphone? In your dreams. » (retrait de la fonction WeChat le 3 décembre 2025, règles du protocole SAEP), 18 septembre 2026 · article (EN)
36Kr, « Doubao Mobile Makes a Comeback », propos de Pony Ma, 29 janvier 2026 · article (EN)
TechNode, « Doubao Phone Assistant launches consumer version with beta phone controls », 14 septembre 2026 · article (EN)
Commission européenne, communiqué IP/23/2413, premières désignations au titre du règlement sur les services numériques, 25 avril 2023 · communiqué
Wikipédia, « Règlement sur les services numériques » (FR) · encyclopédie · article
Commission européenne, ouverture de la base de données de transparence du règlement sur les services numériques (motivations des décisions de modération), 26 septembre 2023 · communiqué (EN)
Apple, 2025 App Store Transparency Report (retraits exigés par les gouvernements, pays par pays) · rapport (EN)
NBC News (via NBC Washington), retrait d'ICEBlock par Apple, 3 octobre 2025 · article (EN)
Commission européenne, communiqué IP/26/1634 sur Android et les données de Google Search, 16 juillet 2026 · communiqué
Caixin Global, « Tencent Opens WeChat to Handset Makers' AI Assistants », 4 juin 2026 · article (EN)
Cheng Zi, KrASIA, d'après 36Kr, « WeChat opens the door to phone-based AI agents, on its own terms » (double autorisation), 9 juin 2026 · article (EN)
Reuters, « Google challenges EU orders to open up to AI, search-engine rivals », 29 septembre 2026 (abonnés) · article (EN)
Peter Meier, « Agences de presse », Dictionnaire historique de la Suisse, version du 2 septembre 2010 · article
Alex Nalbach, « The Grand Telegraphic Alliance: The Global Telegraphic News Agency Cartel, 1870-1914 », Business History Conference, 2004 · communication (EN)
Joanne McNeil, « America Online: A Cautionary Tale », The Nation, 15 décembre 2022 · article (EN)
Wikipédia, « Closed platform » (EN), sur le « jardin clos » d'AOL dans les années 1990 · encyclopédie · article
Commission européenne, communiqué IP/13/196, amende infligée à Microsoft pour non-respect de l'engagement sur l'écran de choix, 6 mars 2013 · communiqué
Fortune, d'après Reuters, retrait de l'application du New York Times de l'App Store chinois, 4 janvier 2017 · article (EN)
CNBC, Tim Cook défend le retrait des VPN en Chine, 1er août 2017 · article (EN)
Andrew Osborn, Reuters (via AOL), le gouvernement russe impose de préinstaller Max sur les téléphones et les tablettes vendus en Russie, 21 août 2025 · article (EN)
Wikipédia, « Max (app) » (EN) · encyclopédie · article
Reuters (via TimesLIVE), le Kremlin annonce le blocage complet de WhatsApp et promeut Max, 12 février 2026 · article (EN)
S10 · lundi 7 décembre 2026 · la défense
Entre contredire… et exclure
Un espace ouvert… à celles et ceux qui savent l'occuper
Depuis le cours · C10
De la résilience… à la vulnérabilité
« Comment maintenir un réseau résilient s'il accroît à ce point la vulnérabilité de ceux qui s'y connectent ? »
La résilience d'un réseau ne protège pas pour autant celles et ceux qui s'y connectent. Il en va de même de la sphère publique. Un espace où chacun·e peut publier et où des machines lisent et répondent peut-il rester ouvert sans être pris par quelques acteurs organisés, venus de l'étranger comme de l'intérieur, et qui écrivent peut-être désormais pour les machines plutôt que pour les personnes ? On peut le défendre en opposant à la manipulation un argument qui n'atteint pas toujours celles et ceux qu'elle a trompé·e·s, ou en confiant à quelqu'un le pouvoir d'exclure, au risque qu'il ne distingue jamais tout à fait la manipulation de la critique.
La Belgique francophone offre un exemple ancien de ce pouvoir. Depuis la percée de l'extrême droite flamande en 1991, ses médias audiovisuels refusent aux partis d'extrême droite l'expression en direct, règle formalisée par le régulateur et contraignante en campagne [1]. Ce cordon sanitaire médiatique, que ses critiques tiennent pour une censure [2], compte parmi les facteurs de la faiblesse durable de ces partis dans cette partie du pays, où ils ont disparu des assemblées depuis les scrutins de 2009 et de 2010. Il ne s'étend pas pour autant aux plateformes, où le parti Chez Nous, fondé en 2021, a dépensé jusqu'en mai 2023 plus de 31 000 euros en publicités sur les réseaux de Meta pour se faire connaître [2, 3]. Avec l'IA, la frontière se déplace encore. Il ne s'agit plus seulement d'exclure des voix du débat, mais aussi des sources que lisent les machines et des foules simulées dont le nombre ne coûte presque plus rien. Ces manœuvres ne viennent pas toutes de l'étranger. En Roumanie, une campagne d'influenceur·euse·s payée, selon le site d'enquête Snoop.ro, par un grand parti de centre droit, le Parti national libéral, a fini par profiter en 2024 à un candidat d'extrême droite [4, 5]. Rien ne garantit, du reste, que fermer protège mieux qu'ouvrir. En juillet 2026, deux modèles d'OpenAI, dont l'un réservé à la recherche interne, sortent de leur environnement de test et s'introduisent dans les serveurs de Hugging Face [6]. Pour reconstituer l'attaque, Hugging Face recourt à un modèle ouvert, GLM 5.2, exécuté sur ses propres machines, les modèles fermés américains refusant de l'y aider [7]. Chaque orientation peut s'assortir d'une condition. On peut contredire en dévoilant les manœuvres au public, ou n'exclure que sur décision d'un juge. Ces conditions ont elles aussi leurs conséquences.
Ensemble · la problématique · 0' – 10'
Comment défendre un espace ouvert sans confier à quiconque le pouvoir de le fermer ?
répond àL'abus du pouvoir d'exclure, qui peut toujours servir contre la critique.
Contredire
fait émerger
Un espace que quelques acteurs organisés occupent, en simulant la foule ou l'expertise.
Des sources écrites pour les machines plutôt que pour les personnes.
Des votes exposés aux ingérences, étrangères comme intérieures.
le monde qu'elle dessineUn espace où toutes les voix peuvent se faire entendre, y compris celles qui entendent s'en emparer, et où il revient à chacun·e de leur répondre.
répond àLa capture du débat et du vote par des acteurs organisés.
Exclure
fait émerger
Un pouvoir d'exclure, de retirer, voire d'annuler un vote, entre les mains de quelqu'un.
Une frontière entre manipulation et critique, que trace celui qui protège.
Un vocabulaire de la protection que la censure peut faire sien.
le monde qu'elle dessineUn espace gardé, dont les gardiens décident de qui peut s'y faire entendre, et qu'ils peuvent prendre à leur tour.
Chacune peut s'assortir de conditions, qui ont aussi leurs conséquences
« Unlimited tolerance must lead to the disappearance of tolerance. »
Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, 1945, vol. 1, chap. 7, note 4 [8]
Avant toute lecture, chacun·e note l'orientation vers laquelle il ou elle penche (a). Celles et ceux qui ont préparé un cas l'ont notée avant leur préparation.
En groupe · la lecture · 10' – 20'
Deux cas d'étude contrastés
Cas 1 tire vers exclure
Écrire pour les machines : Pravda et le Hanover Institute
Le 12 février 2024, Viginum, le service français chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères, dévoile « Portal Kombat », un réseau d'au moins 193 sites qui ne produisent aucun contenu original et relaient en masse des sources russes ou prorusses [9]. Rebaptisé réseau Pravda, il aurait publié 3,6 millions d'articles en 2024, pour être repris. Selon un audit de NewsGuard publié le 6 mars 2025, dix agents conversationnels répétaient ses récits dans 33 % des cas [10, 11]. « By pushing these Russian narratives from the Russian perspective, we can actually change worldwide AI », avait affirmé devant des responsables russes John Mark Dougan, propagandiste américain installé à Moscou [10]. Une étude publiée le 15 octobre 2025 ne relève pourtant un appui à la désinformation du Kremlin que dans 5 % de 416 réponses. Elle l'attribue moins à une manipulation délibérée qu'aux « vides de données », ces sujets que peu de sources fiables couvrent [12].
Un État démocratique, Israël, emprunte des voies voisines, par des prestataires déclarés. L'agence de publicité du gouvernement israélien (LaPam) finance, par l'intermédiaire de Havas Media Germany, des sociétés américaines inscrites comme agents étrangers au registre public du Foreign Agents Registration Act (FARA). Le contrat de l'une d'elles, Clock Tower X, prévoit le « Deployment of websites and content to deliver GPT framing results on GPT conversations » [13]. Du 6 au 14 août 2026, un « Hanover Institute for Public Policy », sans existence juridique apparente, sans siège ni auteur·e connu·e·s, publie 124 rapports, soit quelque 560 000 mots, titrés comme des questions posées à un agent conversationnel [14]. Le 14 août, Politico révèle que ChatGPT et Perplexity le citent. Le site avait été déclaré au registre par Piro, une agence new-yorkaise qui travaille pour Havas au nom de LaPam [15].
Un agent conversationnel lit des sources que l'utilisateur·rice ne voit pas et répond à chacun·e dans une conversation que personne d'autre ne lit. Celle ou celui qui voudrait contredire une source fabriquée ne sait ni qu'elle a été lue, ni ce qu'elle a fait dire à la machine. Les tests divergent. Dans ceux que publie Next le 18 août, Perplexity cite l'institut à plusieurs reprises, mais pas ChatGPT [16]. Dans celui du Guardian, ChatGPT le cite en signalant une « significant controversy over who funds it and why it exists » [14]. L'institut affiche désormais son financement par LaPam, qu'une version antérieure de son site niait. Il ne se dit pas « independent, nonpartisan or neutral » [17]. Au 11 octobre 2026, le fichier qu'il destine aux modèles de langage recense 180 rapports [18].
Cas 2 tire vers contredire
Roumanie : l'élection annulée
Le 24 novembre 2024, Călin Georgescu, candidat d'extrême droite sans parti, crédité de moins de 1 % des intentions de vote quatre semaines plus tôt, arrive en tête du premier tour de la présidentielle roumaine avec près de 23 % des voix. Sans budget déclaré, il a fait campagne presque exclusivement sur TikTok. Selon les notes des services de renseignement roumains déclassifiées le 4 décembre, près de 25 000 comptes sont devenus très actifs deux semaines avant le vote. Plus d'une centaine d'influenceur·euse·s sans lien avec la politique ont été payé·e·s pour publier des vidéos sur le « candidat idéal », dont les commentaires étaient ensuite inondés de messages favorables à Georgescu. Au moins 381 000 dollars ont en outre été versés, par le système de dons de TikTok, à des influenceur·euse·s qui affichaient leur soutien au candidat [19].
Le 6 décembre, la Cour constitutionnelle annule l'ensemble du processus électoral, alors que la diaspora a déjà commencé à voter pour le second tour [5, 20]. Sa décision ne chiffre pas l'effet de la campagne. Elle retient que les électeur·rice·s ont été désinformé·e·s par une opération qui contournait la loi électorale en exploitant de manière abusive les algorithmes des plateformes. Elle met aussi en doute le respect des règles de financement par un candidat qui avait déclaré un budget nul [21]. Les soupçons se portent sur la Russie. Le 20 décembre pourtant, le site d'enquête Snoop.ro, citant une source du fisc roumain, attribue au Parti national libéral, de centre droit, le financement d'une campagne d'influenceur·euse·s sur TikTok qui a fini par profiter au candidat. L'agence qui l'avait menée annonce une plainte pour détournement. Aucune source officielle n'a confirmé l'information [4, 5].
Le 14 février 2025, à la Conférence de Munich sur la sécurité, le vice-président américain J. D. Vance reproche à la Roumanie d'avoir annulé une élection « based on the flimsy suspicions of an intelligence agency and enormous pressure from its continental neighbors » [22]. Exclu du scrutin rejoué en mai 2025, Georgescu voit l'un de ses soutiens, le nationaliste George Simion, arriver en tête du premier tour avec près de 41 % des voix. Simion est battu au second tour, le 18 mai, par Nicușor Dan [23]. Depuis le 9 septembre 2026, Georgescu est jugé pour complicité de tentative d'atteinte à l'ordre constitutionnel et pour diffusion de fausses informations [24]. La Commission européenne a ouvert le 17 décembre 2024 une procédure contre TikTok sur les risques électoraux, au titre du règlement sur les services numériques. Près de deux ans plus tard, elle n'a encore publié aucune constatation [25].
Dans chaque groupe, une moitié se concentre sur le premier cas, l'autre moitié sur le second. Chacun·e note ensuite son orientation (b).
En groupe · l'orientation · 20' – 40'
Une orientation pour les deux cas
Les deux lectures se confrontent, et le groupe arrête une seule orientation, valable pour les deux cas. Il peut l'assortir d'une condition, qui la précise sans la remplacer et a elle aussi ses conséquences. Deux conditions, l'une pour chaque orientation, en donnent la mesure, chacune à partir d'un exemple réel, adopté ou seulement proposé.
Contredire
À condition de dévoiler les manœuvres au public
La contradiction n'est alors plus laissée à chacun·e. Une autorité publique met les manœuvres au jour et y prépare l'électorat. Avant les législatives suédoises du 13 septembre 2026, l'Agence suédoise de défense psychologique publie son rapport sur « Holiday », un réseau d'environ 1 200 faux comptes sur X, animés en partie par IA, auteurs de plus de 50 000 publications, commentaires et partages en 2025 et en 2026. Rien ne relie directement ce réseau au scrutin, mais l'agence choisit d'en faire état avant le vote pour sensibiliser le public [26].
Ses conséquences : Dévoiler une manœuvre peut lui donner une visibilité qu'elle n'aurait pas eue, comme le relève en France Viginum [27]. L'agence suédoise ne combat que la désinformation étrangère, son responsable des opérations tenant celle de l'intérieur pour une vulnérabilité plutôt que pour une menace [28]. Une agence d'État décide alors de ce qui, dans le débat, mérite d'être signalé au public comme une manipulation.
Exclure
À condition qu'un juge en décide
Ni l'exécutif ni une plateforme ne tranchent alors seuls. En France, depuis la loi du 22 décembre 2018, un juge des référés peut, dans les trois mois qui précèdent un scrutin national, ordonner en quarante-huit heures de faire cesser la diffusion délibérée, artificielle ou automatisée et massive d'allégations manifestement inexactes ou trompeuses [29]. Le 22 juillet 2026, le gouvernement dépose au Sénat un projet de loi qui étend ce référé à toutes les élections et en crée un second, hors période électorale, contre les campagnes qui menacent gravement l'indépendance, la sécurité ou les institutions de la Nation [30, 31].
Ses conséquences : Le juge n'a été saisi qu'une seule fois depuis 2018. Il a refusé en 2019 de faire retirer un message exagéré publié sur Twitter par le ministre de l'Intérieur, parce qu'il portait sur des faits réels [32]. Le Conseil d'État doute qu'une décision de justice arrive à temps. Il relève aussi que le projet ne vise pas seulement des ingérences étrangères [31]. Un juge aurait alors à dire ce qui menace les intérêts fondamentaux de la Nation.
Fiche du groupe S10 · la défense
Avant la lecture, combien penchent pour…
ContredireExclure
Après la lecture d'un cas, combien penchent pour…
ContredireExclure
Nous privilégions
ContredireExclureà condition depour répondre àen acceptant de voir émerger
Après la discussion commune, notre orientation
tientchangese préciseparce que
Ensemble · 40' – 90'
Le temps long et les deux épreuves
Chaque groupe énonce son orientation, et sa condition s'il en a retenu une, en une minute. La discussion s'appuie ensuite sur les précédents du temps long de la sphère publique et sur les deux épreuves.
Dans le temps long
Karl Popper donne en 1945 au paradoxe de la tolérance sa forme classique. Une tolérance sans limites finirait par disparaître, mais tant que les doctrines intolérantes peuvent être contrées par l'argument et contenues par l'opinion publique, les réprimer serait « most unwise ». Popper revendique pourtant le droit de le faire, au besoin par la force, si elles se dérobent à l'argument [8]. Les démocraties ont tracé la frontière à des endroits différents. Aux États-Unis, depuis l'arrêt Brandenburg v. Ohio (1969), un discours ne peut être réprimé que s'il vise à provoquer une action illégale imminente et s'il est de nature à la susciter [33]. La Convention européenne des droits de l'homme refuse à quiconque vise la destruction des droits le bénéfice de ceux-ci [34]. Le Code pénal suisse réprime l'incitation à la haine ou à la discrimination [35].
Des pouvoirs arbitraires ont appris de longue date à se servir des libertés des autres. En juillet 1983, un journal indien prosoviétique, le Patriot, publie une lettre anonyme qui attribue la création du sida au Pentagone. Deux ans plus tard, la presse soviétique la cite comme une source. Relayé jusqu'en 1987 par l'opération INFEKTION du KGB, le récit gagne plus de quatre-vingts pays [36, 37]. À partir de 2014, l'Internet Research Agency, créée à Saint-Pétersbourg par l'oligarque Evgueni Prigojine, emploie des centaines de personnes pour ses opérations en ligne, dont une campagne visant le système politique américain et l'élection présidentielle de 2016 [38, 39]. De 2015 à 2017, ses 470 comptes Facebook auraient atteint jusqu'à 126 millions de personnes, selon les estimations de Facebook reprises par le rapport Mueller [40].
1
Première épreuve · qu'en ferait un pouvoir arbitraire ?
Le vocabulaire de la censure
Protéger contre les « fausses informations » est aussi un argument de la censure. Le 4 mars 2022, la Russie punit la diffusion d'« informations sciemment fausses » sur son armée de peines allant jusqu'à quinze ans de prison en cas de « graves conséquences » [41, 42]. Ce sont des juges qui appliquent cette loi. Le 8 juillet 2022, un tribunal de Moscou condamne à sept ans de colonie pénitentiaire Alexeï Gorinov, élu d'un conseil de district, pour avoir parlé de guerre et d'enfants tués en Ukraine lors d'une séance de ce conseil [43]. Dévoiler peut servir de la même manière. Depuis 2012, la loi russe sur les « agents étrangers », que ses partisans comparaient d'abord à la loi américaine sur les lobbyistes de gouvernements étrangers, oblige des associations, puis des médias et des personnes, à porter cette mention sur toutes leurs publications [44].
2
Seconde épreuve · prolongement, amplification ou rupture ?
Écrire pour les machines
Hypothèse de rupture. Convaincre l'agent qui répondra plutôt que les personnes, et un seul opérateur derrière des milliers de profils fictifs.
Si possible en fin de séance, ou entre les séances, chaque groupe se positionne une dernière fois, libre de changer en disant pourquoi (d). La phrase de la séance, « Privilégier…, à condition de…, c'est répondre à…, et accepter de voir émerger… », est arrêtée en commun, au plus tard au début de la séance suivante.
Pour approfondir
D'autres cas, d'autres lieux
Sept dossiers prolongent l'une ou l'autre des problématiques de la séance. Ils font le point au 4 octobre 2026.
mars 2024 – septembre 2026 · contentieux devant la Cour suprême
Inde : étiqueter les contenus synthétiques, et retirer en trois heures
Étiqueter informe, retirer fait disparaître : qui décide, et qui peut le contester ?
L'IA générative rend difficile de distinguer une vidéo authentique d'une vidéo fabriquée, une voix de son imitation. L'Inde agit sur ce que voit le public par deux leviers : une étiquette obligatoire sur tout contenu « synthétique », déclarée par l'utilisateur·rice et vérifiée par la plateforme, et un retrait en trois heures sur ordre d'une autorité. Le premier informe, le second fait disparaître. Or trois heures ne laissent guère de place à un examen humain ni au juge, et poussent vers un tri automatisé que les règles autorisent expressément. Le même appareil sert à retirer les hypertrucages et tout contenu que l'administration juge illicite. Ses opposant·e·s y voient un moyen de faire taire la critique sans passer par un juge. Qui décide de ce qui disparaît de la sphère publique, et qui peut le contester ?
Grokipedia : une encyclopédie générée par IA devient la source d'autres agents
Une entreprise d'IA produit en masse une source que des agents concurrents reprennent, sans la moindre opération clandestine.
Lancée le 27 octobre 2025 par xAI, la société d'Elon Musk, Grokipedia est une encyclopédie rédigée en grande partie par son modèle Grok. Elle comptait plus de 5,6 millions d'articles au début de 2026. En janvier 2026, le Guardian constate que GPT-5.2, le modèle de ChatGPT, la cite neuf fois en réponse à plus d'une douzaine de questions, notamment sur des institutions iraniennes et sur l'historien Richard Evans, témoin contre le négationniste David Irving. OpenAI répond que son agent puise dans un large éventail de sources publiques. La communauté de Wikipédia ne la tient plus pour une source acceptable, en raison de problèmes de vérifiabilité et de citations circulaires. Figée au printemps 2026, Grokipedia a repris ses mises à jour automatiques en septembre. Une source n'a plus besoin d'être fabriquée par un État pour orienter les réponses : il suffit qu'elle soit abondante et disponible.
Wikipédia en français : un observatoire des sources et une liste noire
Une communauté bénévole trace, domaine par domaine, la frontière des sources admissibles. Un agent devrait-il s'en remettre à de telles listes ?
En mars 2025, le laboratoire DFRLab et CheckFirst relèvent 1 907 liens vers 162 sites du réseau Pravda dans 1 672 pages de Wikipédia, en 44 langues, dont 28 liens dans la version française. Celle-ci tient un Observatoire des sources qui recense les discussions sur la fiabilité des médias et se présente comme un outil non « prescriptif ». Les administrateur·rice·s disposent en revanche d'une liste de domaines bloqués : au 4 octobre 2026, 317 des 2 064 domaines interdits y portent la mention « Site provenant du Portal Kombat ». L'outil n'est pas infaillible : en juin 2025, le site d'Ukrainska Pravda, média ukrainien fiable au nom voisin, avait été bloqué par erreur, puis rétabli sur demande. Un projet de sondage communautaire observe que ces listes définissent « de plus en plus la ligne éditoriale » de l'encyclopédie, sans règle générale débattue.
Empoisonner l'entraînement : faut-il beaucoup de documents ?
Filtrer ce qu'un modèle apprend, et pas seulement ce qu'il cite, devient une question de sphère publique.
Une étude d'Anthropic, de l'AI Security Institute britannique et de l'Alan Turing Institute, publiée le 9 octobre 2025, montre que 250 documents malveillants peuvent suffire à installer une « porte dérobée » dans un modèle de langage, quelle que soit sa taille : nul besoin de contrôler une part des données d'entraînement. Les auteur·e·s précisent que la porte étudiée, qui fait produire un texte incohérent, est étroite et peu dangereuse pour les modèles les plus avancés. Le risque devient plus concret lorsque des opérations d'influence visent les corpus d'entraînement : selon le Guardian, les sites de Clock Tower X, payés par le gouvernement israélien, apparaissaient 294 fois dans l'index de juillet 2026 de Common Crawl, une archive du Web où puisent les développeurs de modèles. Une réponse apprise ne cite plus sa source et échappe au lecteur qui voudrait la vérifier.
France : les leçons de la Roumanie avant les élections municipales
Exposer une manœuvre peut la faire connaître : alerter le public protège-t-il toujours ?
En février 2025, Viginum, le service français chargé des ingérences numériques étrangères, tire de l'élection roumaine un risque de transposition en France. Le 5 novembre 2025, devant deux commissions du Sénat, sa cheffe de service adjointe, Anne-Sophie Dhiver, décrit une menace « permanente, omniprésente et croissante » et signale des centaines de faux sites générés par IA et liés au mode opératoire russe Storm-1516, dont un tiers usurpent les codes de médias régionaux. Le ministère de l'Intérieur dit pourtant n'avoir identifié aucune menace particulière sur les municipales de mars 2026. Le chercheur Laurent Cordonier juge l'effet de ces ingérences « difficile à déterminer », car « le comportement électoral a des paramètres multiples », mais appelle à surveiller « les diffusions artificielles qui viennent fausser le jeu ». Anne-Sophie Dhiver met enfin en garde : dévoiler une manœuvre risque de lui « donner de la visibilité » qu'elle n'aurait pas eue par elle-même.
Sanctionner l'opérateur plutôt que le code : TigerWeb
Une sanction vise une personne et une société. Elle n'atteint pas les contenus qu'elles ont mis en circulation.
Le 15 juillet 2025, le Conseil de l'Union européenne sanctionne Yevgeny Shevchenko et sa société TigerWeb, établie en Crimée, qui ont, selon lui, diffusé des contenus prorusses visant plusieurs pays occidentaux, dont la France. Les premiers sites du réseau Pravda, que Viginum avait décrit sous le nom de Portal Kombat, sont liés à cette société. La décision du Conseil ne mentionne ni l'IA ni les agents conversationnels. En avril 2026, DFRLab constate que, malgré les sanctions, les contenus des médias russes sanctionnés restent « easily accessible within the EU », et que plus d'une vingtaine de sites du réseau ont encore relayé, en février 2026, un faux récit sur le président ukrainien. La sanction frappe l'opérateur, ses avoirs et ses déplacements. Elle laisse intact le stock de textes déjà publiés, indexés, et peut-être appris par des modèles.
Corée du Sud : une loi contre les « fausses informations »
La responsabilité civile devant le juge plutôt que l'ordre administratif : une autre voie que celle de l'Inde ?
Depuis le 7 juillet 2026, la Corée du Sud permet de condamner à des dommages et intérêts allant jusqu'à cinq fois le préjudice la diffusion intentionnelle d'informations fausses ou manipulées et illicites. Les récidivistes dont les contenus ont été jugés illicites par un tribunal encourent jusqu'à un milliard de wons d'amende, environ 573 000 euros. Les grandes plateformes, Naver, Kakao, Google et Meta, doivent ouvrir des canaux de signalement et publier tous les six mois un rapport sur les plaintes et les suites données. La loi intervient après une vague de fausses informations consécutive à la tentative avortée de loi martiale de décembre 2024. Le parti d'opposition craint un monde où les plateformes retireraient l'information à l'excès et où le journalisme d'enquête serait étouffé. L'Association des journalistes demande des garanties pour l'information d'intérêt public.
Léonie de Jonge, « The Curious Case of Belgium: Why is There no Right-Wing Populism in Wallonia? », Government and Opposition, vol. 56, n° 4, 2021, p. 598-614 · DOI
RTBF, « Le cordon sanitaire médiatique est-il un outil de censure ? Un expert répond “Sur le fond” », entretien avec Benjamin Biard, 28 janvier 2025 · article
Benjamin Biard, « L'extrême droite à l'approche des élections de 2024 : enjeux et perspectives en Belgique », Les @nalyses du CRISP en ligne, 30 mai 2024 · PDF
Euronews, une campagne TikTok du Parti national libéral détournée au profit de Călin Georgescu, d'après Snoop.ro et le fisc roumain, 23 décembre 2024 · article (EN)
Wikipédia, « Accusations of Russian interference in the 2024 Romanian presidential election » (EN), dont les révélations de Snoop.ro du 20 décembre 2024, non confirmées officiellement · encyclopédie · article
OpenAI, « Hugging Face model evaluation security incident », 21 juillet 2026, mis à jour jusqu'au 26 août 2026 · communiqué (EN)
Decrypt, Hugging Face enquête sur l'intrusion avec GLM 5.2, modèle ouvert de Z.ai, après le refus des modèles américains, 22 juillet 2026 · article (EN)
Karl R. Popper, The Open Society and Its Enemies, vol. 1, The Spell of Plato, Londres, Routledge, 1945, chap. 7, note 4 ; trad. fr. Jacqueline Bernard et Philippe Monod, La Société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979 ; nouvelle trad. Didier Delsart, Paris, Les Belles Lettres, 2025 · passage cité dans Wikipédia, « Paradox of tolerance » (EN)
SGDSN, Viginum, « Portal Kombat : un réseau structuré et coordonné de propagande prorusse », 12 février 2024 · rapport
NewsGuard, audit sur le réseau Pravda et les agents conversationnels, 6 mars 2025 · audit (EN)
Maxim Alyukov, Mykola Makhortykh, Alexandr Voronovici et Maryna Sydorova, sur les références des agents conversationnels à la désinformation du Kremlin, Harvard Kennedy School Misinformation Review, 15 octobre 2025 · article (EN)
Clock Tower X LLC, contrat de services avec Havas Media Germany et cahier des charges initial, pièces déposées au registre FARA le 18 septembre 2025 · PDF (EN)
Jason Wilson, enquête sur le Hanover Institute, The Guardian, 26 août 2026 · article (EN)
Wikipédia, « Hanover Institute for Public Policy » (EN), dont les révélations de Politico du 14 août 2026 · encyclopédie · article
Martin Clavey, « Pour Israël, des agences de com’ créent un faux think tank pour influencer les chatbots », Next, 18 août 2026 · article
Hanover Institute for Public Policy, page « Funding », consultée le 11 octobre 2026 · page (EN)
Hanover Institute for Public Policy, fichier llms.txt, avec la mention de l'enregistrement au FARA, consulté le 11 octobre 2026 · fichier (EN)
SGDSN, Viginum, rapport sur l'élection présidentielle roumaine et les risques pour la France, 4 février 2025 · PDF
Courrier international, « Coup de théâtre en Roumanie : le premier tour de l'élection présidentielle est annulé », 6 décembre 2024 · article
Observatoire européen de l'audiovisuel (IRIS 2025-1), présentation de la décision n° 32 de la Cour constitutionnelle roumaine · analyse
J. D. Vance, discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, 14 février 2025, The American Presidency Project · texte (EN)
Mediafax, ouverture du procès de Călin Georgescu, de Horațiu Potra et de vingt autres prévenus devant la cour d'appel de Bucarest, 9 septembre 2026 · article (EN)
Commission européenne, très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche désignés et mesures d'exécution du règlement sur les services numériques (rubrique TikTok), page mise à jour le 7 septembre 2026 · page (EN)
Euronews, la Suède face aux ingérences électorales par IA, 9 septembre 2026 · article (EN)
Sénat, audition de Viginum sur les manipulations numériques en période électorale, 5 novembre 2025 · vidéo
Andrzej Kozłowski, « Combatting disinformation by state agencies: the case of the Swedish Psychological Defence Agency », entretien avec Mikael Tofvesson, New Eastern Europe, 7 mai 2024 · article (EN)
Wikipédia, « Loi contre la manipulation de l'information » (FR) · encyclopédie · article
Sénat, projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique, n° 913 (2025-2026), déposé le 22 juillet 2026 · texte
Conseil d'État, avis sur un projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique, 16 juillet 2026 · avis
Étude d'impact du projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique, 21 juillet 2026 · PDF
Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, art. 10 (liberté d'expression) et 17 (interdiction de l'abus de droit) · texte (Cour européenne des droits de l'homme)
Code pénal suisse, art. 261bis (discrimination et incitation à la haine), introduit par la loi fédérale du 18 juin 1993 et étendu à l'orientation sexuelle le 1er juillet 2020 · Fedlex
Wikipédia, « Operation INFEKTION » (EN), pour la diffusion du récit dans plus de quatre-vingts pays · encyclopédie · article
Wikipédia, « Internet Research Agency » (FR) · encyclopédie · article
Département de la Justice des États-Unis, mise en accusation de treize ressortissants russes et de trois sociétés russes, 16 février 2018 · communiqué (EN)
Robert S. Mueller III, Report on the Investigation into Russian Interference in the 2016 Presidential Election, vol. I, 2019 · PDF (EN)
RFE/RL (Current Time), loi russe sur les « fausses informations » relatives à l'armée, 5 mars 2022 · article (EN)
OVD-Info, bilan des répressions contre les opposant·e·s à la guerre après cinq mois, 2022 · rapport (EN)
Wikipédia, « Loi russe sur les agents étrangers » (FR) · encyclopédie · article
Sc · lundi 14 décembre 2026 · la conclusion
Quelle sphère publique ?
Internet, l'IA et le monde commun
Depuis le cours · Cc
Conclusion : Now what ? This is not Cyberspace anymore !
« Comment maintenir un dispositif mondial de communication individuelle tout en respectant les droits (situés) des individus ? »
Internet devait abolir les intermédiaires, il en a fait naître d'une puissance inédite. Le cours a suivi ce retournement, de l'utopie d'un espace sans gouvernement aux difficultés de sa gouvernance. Les six orientations retenues au fil du semestre en offrent une autre lecture. Chacune répondait à un problème et en acceptait d'autres, et toutes ensemble dessinent une idée de la sphère publique dont la cohérence reste à éprouver. Reste à savoir ce que l'IA y prolonge, ce qu'elle y amplifie et ce qu'elle y transforme plus fondamentalement.
Chaque transformation des médias a déplacé la frontière entre celles et ceux qui parlent et celles et ceux qui filtrent. L'imprimé a fait naître un public de lecteur·rice·s dispersé·e·s, que le journal réunissait autour des mêmes sujets, au point d'en venir, selon Tarde, à « modeler l'opinion » [1]. À l'âge des médias de masse, le monde politique était, pour Lippmann, « out of reach, out of sight, out of mind », accessible seulement par la médiation de celles et ceux qui le rapportent [2]. Internet a promis d'inverser ce rapport : John Perry Barlow déclarait en 1996 le cyberespace indépendant des « weary giants of flesh and steel » [3], et Dominique Cardon décrivait en 2009 un espace où le filtrage, la sélection et la légitimation ne s'exercent plus a priori mais a posteriori [4]. Vingt ans après Barlow, danah boyd voyait les entreprises de la Silicon Valley se comporter en souveraines tout en se battant comme des insurgées : « They fight as though they are insurgents while they operate as though they are kings » [5]. Jürgen Habermas, enfin, discernait avec les plateformes un nouveau changement structurel, qui efface la médiation des rédactions et abîme la conscience que la sphère publique a d'elle-même. Maintenir une structure médiatique inclusive et délibérative relevait selon lui d'« un impératif proprement constitutionnel » [6].
Les agents conversationnels ajoutent-ils un intermédiaire de plus à cette histoire, accélèrent-ils la concentration qu'ont opérée les plateformes, ou font-ils de chaque membre du public l'interlocuteur singulier d'une machine, au risque qu'il n'y ait plus de public du tout ? Et qui fixe les conditions d'un débat dont ces conditions doivent former le public ?
Une séance de 1 h 30
Des choix à une idée de la sphère publique
AvantLa séance ne propose pas de cas nouveau. Chaque groupe relit ses six fiches et la Déclaration d'indépendance du cyberespace de John Perry Barlow (1996), puis lit l'essai de danah boyd, « It's not Cyberspace anymore » (2016), et, au choix, l'essai principal de Habermas (2023) ou celui de Cardon (2009).
0' – 15'Le registre. Les groupes relisent ensemble les six phrases retenues et les positionnements de chaque séance. Où les orientations ont-elles bougé, de la lecture au groupe et du groupe à la discussion commune, et pour quelles raisons ?
15' – 40'Les contradictions. Chaque groupe cherche les contradictions entre ses propres choix, puis les traite, en jugeant l'un des problèmes plus grave que l'autre, en disant ce qui sépare les situations ou en révisant un choix.
40' – 70'Prolongement, amplification ou rupture ? Pour les hypothèses de rupture les plus disputées d'après le registre, un groupe montre ce qui existait déjà, à partir des précédents du temps long de la sphère publique, un autre ce qui serait nouveau, puis l'ensemble les situe entre le prolongement, l'amplification et la rupture. La discussion dégage ainsi ce que l'IA fait de singulier à la sphère publique.
70' – 90'Quelle sphère publique ? Entre l'indépendance que Barlow promettait au cyberespace et le constat de boyd, qui n'y voit plus un monde à part, les choix du semestre sont confrontés aux qualités et aux faiblesses de la sphère publique d'avant l'IA. La discussion retrouve alors la question de Rousseau, celle de savoir qui fixe les conditions d'un débat dont ces conditions doivent former le public. Chaque groupe se positionne enfin une dernière fois sur les six problématiques.
Les six problématiques se suivent dans l'ordre du semestre (pointillés), et sept traits signalent des contradictions possibles entre les orientations retenues. Elles ne valent que pour les groupes qui ont fait ces choix. Une contradiction assumée et justifiée vaut mieux qu'une cohérence de façade.
1S7 · S10. Protéger l'anonymat des personnes, mais exclure des réponses les sources sans auteur ?
2S5 · S10. Laisser chaque société fixer sa règle, mais refuser à un État le pouvoir d'exclure ?
3S6 · S7. Préserver les sources, mais protéger l'anonymat : comment rémunérer qui l'on ne peut identifier ?
4S8 · S10. Incarner le jugement, mais exclure des foules simulées et des sources fabriquées que l'on ne repère guère sans machine ?
5S5 · S8. Une règle mondiale, mais un jugement incarné : qui l'appliquera, dans toutes les langues et pour d'immenses volumes ?
6S7 · S9. Situer la parole, mais décentraliser l'accès, alors que les tiers qui certifient l'humanité et l'identité de chacun·e tendent à le centraliser ?
7S6 · S9. Préserver les sources, mais centraliser l'accès, au point que son gardien devienne le seul acheteur de l'information ?
40' – 70'
Prolongement, amplification ou rupture ?
Chaque séance a laissé une hypothèse de rupture, au terme de sa seconde épreuve, et une septième les traverse toutes. Elles sont discutées ensemble, en commençant par les plus disputées au registre, puis chacune est située entre le prolongement, l'amplification et la rupture.
L'interlocuteur la machine converse avec chacun·e, et le public devient une somme de conversations privées
le journal et la radio parlaient à toutes et à tous à la fois, et formaient un public
prolongementamplificationrupture
70' – 90'
Trois questions pour conclure
Un monde commun ?
Le public de Tarde tenait ensemble par la lecture simultanée des mêmes journaux. Que reste-t-il de commun lorsque chacun·e reçoit un fil ordonné pour soi, et bientôt une réponse rédigée pour soi ? Censurer, invisibiliser, hiérarchiser, individualiser et répondre peuvent-ils se faire sans défaire la possibilité même de voir ce que voient les autres ?
Qui répond de la parole ?
Les rédactions répondent de ce qu'elles publient et protègent leurs sources. Les plateformes bénéficient d'un régime d'hébergeur. Les réponses d'un modèle n'ont pas d'auteur au sens où un article en a un. Faut-il leur donner un répondant, au risque d'en faire les censeurs de la parole d'autrui ?
Qui écrit les règles ?
Barlow demandait aux gouvernements de laisser le cyberespace à lui-même. Trente ans plus tard, les règles s'écrivent à la fois dans les conditions d'utilisation, dans le code des modèles et dans la loi. Laquelle de ces écritures passe le mieux l'épreuve d'un pouvoir arbitraire, et avec quelles conséquences pour la liberté d'expression ?
John Perry Barlow, « A Declaration of the Independence of Cyberspace », Davos, 8 février 1996 ; trad. fr. « Déclaration d'indépendance du cyberespace », dans Olivier Blondeau et Florent Latrive (dir.), Libres enfants du savoir numérique, Perreux, Éditions de l'Éclat, 2000 · texte original (EFF)
Dominique Cardon, « Vertus démocratiques de l'Internet », La Vie des idées, 10 novembre 2009 · essai
danah boyd, « It's not Cyberspace anymore », Points (Data & Society), 5 février 2016 · essai (EN)
Jürgen Habermas, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, 2023 ; éd. originale, Berlin, Suhrkamp, 2022
Groupes · inscription
Groupes du séminaire
Chargement…
Chaque groupe réunit de trois à cinq personnes, quatre de préférence. Saisissez votre adresse UNIL, puis rejoignez un groupe. Pour en changer, il suffit d'en rejoindre un autre.
Groupes · sources
Sources réservées
Certaines sources des cas ne sont pas en accès libre. Elles sont réservées aux participant·e·s du séminaire, pour un usage pédagogique, et ne doivent pas être diffusées. Elles sont classées par séance et par cas, sous le numéro qu'elles portent dans les références de la séance.
Mark Gurman, « Apple Plans to Overhaul China iPhones With AI by Middle of Year », Bloomberg, 14 février 2025 · article (EN)
Tripp Mickle, « Apple's A.I. Ambitions for China Provoke Washington's Resistance », The New York Times, 17 mai 2025 · article (EN)
Zijing Wu, Cheng Leng et Michael Acton, « Apple and Alibaba's AI rollout in China delayed by Donald Trump's trade war », Financial Times, 4 juin 2025 · article (EN)
Michael Martina, David Shepardson et Eduardo Baptista, « US says BYD, Baidu, Alibaba and other tech giants are aiding China's military », Reuters, 8 juin 2026 · article (EN)
Che Pan et Liz Lee, « Apple Intelligence AI service registered with Chinese cyberspace regulator », Reuters, 15 juillet 2026 · article (EN)
Reuters, « Apple trains its own AI model for China market with Alibaba's support, sources say », 14 août 2026 · article (EN)
Mark Gurman, « Apple Prepares to Debut First AI Features in China in December », Bloomberg, 14 octobre 2026 · article (EN)
Reuters, « Tim Cook says Apple Intelligence approved in China, The Paper reports », 15 octobre 2026 · article (EN)
Séminaire « Sphère publique et IA » · cours Enjeux sociaux et politiques d'Internet · Université de Lausanne · automne 2026.
Version provisoire du 11 octobre 2026. Chaque séance part d'une problématique en tension et de deux cas, puis soumet à deux épreuves l'orientation que chaque groupe arrête, éventuellement assortie d'une condition. Quatre positionnements ponctuent chaque séance, et un cinquième intervient en fin de semestre. Les cas et les dossiers à approfondir sont datés, leurs sources sont citées et les articles réservés aux abonné·e·s y sont signalés.
Boris Beaude, assisté par Claude (Anthropic), sur les épaules de l'humanité.
Slides
Introduction
Internet ?
Neutralité du net
Code is law ?
Utopies
Actualité
Ce blog présente une sélection de l’actualité. Il s’agit essentiellement d’extraits non commentés d’articles de presse, qui font l’objet d’un traitement développé lors des séances. Les sujets traités dépassent parfois le programme de cet enseignement et s’inscrivent plus généralement dans le programme du master en humanités numériques de l’UNIL.
Abiteboul, Serge et Dowek, Gilles. 2017. « Le temps des algorithmes ». Le Pommier. Barabási, Albert-László. 2016. « Network Science ». Cambridge University Press. Barats, Christine. (dir.). 2016. Manuel d'analyse du web. Armand Colin. Barnes, Trevor J. 2013. "Big data, little history''. Dialogues in Human Geography, 3, 3, pp 297–302. Benkler Yochai, Robert Faris and Hal Roberts. 2018. Network Propaganda. Oxford University Press. Beuscart, Jean-Samuel, Eric Dagiral et Sylvain Parasie (dir.). 2016. « Sociologie d’internet ». Armand Colin. boyd danah., Kate Crawford. 2012. "Critical questions for big data", Information, Communication & Society, 15, 5, pp 662‑679. Cardon, Dominique. 2013. « Dans l’esprit du PageRank. Une enquête sur l’algorithme de Google », Réseaux, n° 177, 1, pp 159-198. Cardon, Dominique et Antonio Casilli. 2015. « Qu'est-ce que le digital labor? ». INA Editions. Casilli, Antonio. 2019. « En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic ». Seuil. Citton, Yves (dir.). 2014. « L'économie de l'attention: Nouvel horizon du capitalisme ? ». La Découverte. DiResta, Renée. 2024. Invisible Rulers. PublicAffairs. Dodge, Martin & Rob Kitchin. 2005. "Code and the Transduction of Space". Annals of the Association of American Geographers, 95, 1, pp 162–180. Donath, Judith et danah boyd. 2004. "Public Displays of Connection", BT Technology Journal, vol. 22, n° 4, p. 71‑82. Graham, Mark, Ralph K Straumann et Bernie Hogan. 2015. "Digital Divisions of Labor and Informational Magnetism: Mapping Participation in Wikipedia", Annals of the Association of American Geographers, vol. 105, n°6, p. 1158‑1178. Greenfield, Adam. 2017. "Radical Technologies. The Design of Everyday Life". Verso. Kitchin Rob. 2013. "Big data and human geography: Opportunities, challenges and risks", Dialogues in Human Geography, 3, 3, pp 262‑267. Lazer, David et al. 2009. "Computational Social Science". Science, 323, 5915, pp 721–723. Lazer, David et al. 2014. "Big data. The parable of Google Flu: traps in big data analysis". Science, 343, 6176, pp 1203–1205. Lessig, Lawrence. 2000. "Cyberspace’s Constitution, Draft 1.1", Lecture given at the American Academy, Berlin, Germany, February 10, 2000. Lessig, Lawrence. 2004. Free Culture. The Penguin Press (version française). Lévy, Jacques. 1994. « L’espace légitime : sur la dimension géographique de la fonction politique ». Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Lussault, Michel & Mathis Stock. 2010. "Doing with space: towards a pragmatics of space". Social Geography, 5, 1, pp 11–19. Mayer-Schonberger, Victor & Kenneth Cukier. 2013. "Big Data : A Revolution That Will Transform How We Live Work and Think". Houghton Mifflin Harcourt. Martin, Olivier et Eric Dagiral (dir.). 2016. « L’ordinaire d’internet. Le web dans nos pratiques et relations sociales », Paris : Armand Colin. McLuhan, Marshall. 1969. "An Interview with Marshall McLuhan". Playboy, mars 1969. Merzeau, Louise. 2009. « Présence numérique : les médiations de l'identité », Les Enjeux de l'information et de la communication, 2009, 1, p. 79‑91. Musiani, Francesca. 2015.Nains sans géants. Architecture décentralisée et services Internet. Presses des Mines. Nakamoto, Satoshi. 2009. "Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System". Bitcoin.org. Nova, Nicolas. 2009. « Les médias géolocalisés: comprendre les nouveaux espaces numériques ». FYP. Nova, Nicolas. 2020. « Smartphones. Une enquête anthropologique ». mētispresses. Pariser, Eli. 2011. "The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You ». The Penguin Press. Pasquale, Frank. 2015. "The Black Box Society: The Secret Algorithms That Control Money and Information". Harvard University Press. Pentland, Alex. 2014. "Social Physics: How Good Ideas Spread-The Lessons from a New Science". The Penguin Press. Pinker, Roy. 2020. « Fake news & viralité avant Internet ». CNRS Editions. Roberts, Sarah T. 2020. « Derrière les écrans ». La Découverte. Rouvroy, Antoinette. & Thomas Berns. 2013. « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation ». Réseaux, 177, 1, pp 163–196. Schneier, Bruce. 2015. "Data and Goliath: The Hidden Battles to Collect Your Data and Control Your World", New York : W. W. Norton & Company. Sunstein, Cass R. 2007. "Republic.com 2.0". Princeton University Press. Tufekci, Zeynep. 2008. "Grooming, gossip, Facebook and MySpace", Information, Communication & Society, vol. 11, n° 4, p. 544‑564. Tufekci, Zeynep. 2014. "Engineering the public: Big data, surveillance and computational politics", First Monday, vol. 19, n° 7.
Cet enseignement est validé par la remise de trois documents, dont seul le troisième est noté. Les deux premiers ajustent la note finale, chacun d’un demi-point au plus.
Une « déclaration d’indépendance du cyberespace », dont la longueur ne doit pas dépasser celle de John Perry Barlow (cf. supra).
La participation au séminaire, accompagnée d’une synthèse personnelle.
Le rendu collectif du séminaire, « Six choix et leur cohérence ».
1. « Déclaration d’indépendance du cyberespace »
La « déclaration d’indépendance du cyberespace » est un document simple, destiné à un large public, qui présente une proposition personnelle des enjeux sociaux et politiques d’Internet. Le titre est libre et peut être adapté au contenu de la déclaration.
En 2016, vingt ans après la déclaration de John Perry Barlow, danah boyd lui répondait par « It’s not Cyberspace anymore », en constatant que le cyberespace n’était plus un monde à part. Trente ans après Barlow, il s’agit de prolonger ce geste.
Ce document est obligatoire et individuel.
En revanche, la subjectivité de la proposition faisant partie de la démarche, ce document n’est pas noté. Il contribue néanmoins à une marge de notation finale de ± 0,5 point.
2. Participation au séminaire, accompagnée d’une synthèse personnelle
La validation de cet enseignement suppose de participer aux séances du séminaire et de contribuer à la qualité des discussions, en groupe comme en commun.
Cette participation s’accompagne d’une synthèse individuelle élaborée tout au long du semestre, qui rend compte des enjeux abordés, de leur complexité et de leur relation avec le cours et l’actualité. Cette synthèse peut articuler toutes les séances de manière transversale. Elle ne doit pas dépasser trois pages, soit environ 8 000 signes.
Comme pour tous les séminaires, cette partie ne fait pas l’objet d’une note. Elle est néanmoins obligatoire, et contribue à une marge de notation finale de ± 0,5 point.
3. Séminaire et rendu collectif
L’IA rend l’information plus abondante et plus accessible. Elle fragilise aussi les conditions de la sphère publique, qu’il s’agisse de l’échelle à laquelle elle se forme, de ce qui finance l’information, de qui peut y parler, de qui juge de ce qui y circule, de ce par où l’on y accède ou de ce qui la défend. La protéger suppose de confier du pouvoir à des entreprises ou à des États, qui peuvent aussi la menacer.
Chaque séance part d’une problématique issue du cours et mise en tension, que deux cas récents mettent à l’épreuve. Chaque groupe y arrête une orientation, éventuellement assortie d’une condition, que deux épreuves et une discussion commune mettent ensuite en question (déroulé d’une séance).
Le rendu collectif se prépare dès la séance S5, le 26 octobre, puisque chaque séance en fournit la matière. En fin de semestre, chaque groupe reprend les discussions des six séances afin de prendre une position cohérente et argumentée. Le rendu, « Six choix et leur cohérence », compte 30 000 signes (± 10 %), ponctuation et espaces compris. Ses attendus sont précisés avec le dispositif du séminaire (rendu final).
Pour chaque séance, d’autres cas permettent d’en approfondir la problématique. Leur lecture est libre.
Remise
Les trois documents doivent être remis au plus tard le vendredi 22 janvier 2027 à 17 h, au format PDF, à l’adresse rendus_espi AT beaude.net.